Quand les mots manquent, le risque augmente

C'est le sous-titre choisi par la HAS pour son Flash Sécurité Patient publié en juin 2026. Il résume à lui seul l'enjeu : la communication entre les patients et les professionnels de santé est essentielle pour assurer la qualité et la sécurité des soins. Or, en EHPAD, cette communication est mise à l'épreuve quotidiennement : résidents d'origine étrangère ne maîtrisant plus ou peu le français, personnes âgées immigrées en perte d'autonomie qui reviennent à leur langue d'enfance, mais aussi soignants non francophones dont le vocabulaire médical est limité.

La définition retenue par la HAS est précise : une barrière linguistique est définie comme un obstacle auquel on se heurte face à une langue non maîtrisée, pouvant entraver la communication. Elle ne se limite pas aux situations d'absence totale de français : la HAS recommande de rechercher systématiquement une barrière linguistique, y compris chez les patients parlant partiellement le français. Un résident qui comprend le quotidien mais ne saisit pas les informations médicales complexes — consentement aux soins, explications sur un traitement, préparation à une hospitalisation — est bel et bien en situation de barrière.

Ce Flash Sécurité Patient sur les barrières linguistiques a été formellement adopté par une Décision n°2026.0090/DC/SEVOQSS du 28 mai 2026 du collège de la Haute Autorité de santé portant adoption du document Flash sécurité patient. Son champ d'application couvre explicitement le champ sanitaire, social et médico-social, ce qui inclut de plein droit les EHPAD.

Les conséquences cliniques documentées par la HAS

La présence d'une barrière linguistique est une situation à risque qui peut entraîner des événements indésirables associés aux soins (EIAS) à toutes les étapes du parcours de soins. Ce n'est pas une mise en garde abstraite : la HAS documente précisément les mécanismes en jeu. Cela peut engendrer notamment une moindre participation des patients aux actions de promotion de la santé et de prévention, des demandes de soins plus tardives, un accès plus difficile aux services de santé, des difficultés de compréhension et d'observance des traitements, ainsi que des erreurs diagnostiques.

En EHPAD, ces cinq conséquences se traduisent de façon très concrète. L'observance thérapeutique — déjà fragilisée par la polypharmacie et les troubles cognitifs — est encore plus à risque quand les explications du soignant ne sont pas comprises. Les erreurs diagnostiques peuvent survenir quand un résident alophone ne parvient pas à exprimer correctement sa douleur ou ses symptômes. Les soins tardifs surviennent quand une personne ne trouve pas les mots pour signaler une dégradation. Pour l'IDEC chargée de la coordination des soins et de la gestion des événements indésirables, chacune de ces situations représente un risque à anticiper.

Les 9 recommandations du Flash HAS : mode d'emploi pour l'IDEC

Le Flash Sécurité Patient formule neuf recommandations opérationnelles pour prévenir les risques liés aux barrières linguistiques. Les voici avec leur application concrète en EHPAD :

1. Signalétique adaptée

Installer une signalétique lisible, visible et compréhensible par tous les patients, afin de faciliter leur orientation dans les structures de soins. En pratique : pictogrammes, signalétique multilingue pour les principales langues parlées par vos résidents, flèches et codes couleur évitant le recours à la lecture.

2. Formation des professionnels

Sensibiliser et former les professionnels intervenant dans le parcours de santé à la prise en charge des personnes ne parlant pas la même langue qu'eux. L'IDEC est en première ligne pour inscrire ce module dans le plan de formation de l'établissement. Une sensibilisation d'une demi-journée sur les enjeux de communication interculturelle peut suffire à modifier profondément les réflexes des équipes soignantes.

3. Dépistage systématique

Rechercher systématiquement une barrière linguistique, y compris chez les patients parlant partiellement le français. Cela implique d'intégrer une question sur la langue de préférence dans les outils d'évaluation à l'entrée — au même titre que les évaluations nutritionnelles ou les grilles de risque d'escarre. Un protocole d'accueil qui pose la question de la langue dès le premier contact est la meilleure garantie.

4. Droit à l'information

S'assurer du respect du droit du patient à recevoir une information claire, complète et adaptée à sa situation. Ce droit, inscrit dans le Code de la santé publique, s'applique quel que soit le niveau de français du résident. L'IDEC veille à ce que le consentement aux soins, les informations sur les traitements et les explications sur les actes soient réellement compris — pas seulement transmis.

5. Interprétariat professionnel (recommandation clé)

Recourir à l'interprétariat professionnel, en particulier lors des temps clés du parcours de soins. C'est la recommandation centrale du Flash. Elle s'applique en priorité lors des moments suivants en EHPAD : l'admission et le recueil du projet de vie, l'annonce d'un diagnostic ou d'une aggravation, la préparation à une hospitalisation, et les entretiens sur les souhaits de fin de vie.

6. Limiter les alternatives à l'interprétariat

Limiter le recours aux alternatives à l'interprétariat professionnel aux situations d'urgence ou aux informations non médicales simples. Autrement dit : faire appel à un membre de la famille ou à un autre résident comme « traducteur informel » est une pratique à proscrire pour tout ce qui touche aux soins — elle expose à des erreurs de traduction, à des biais émotionnels et à des violations de la confidentialité.

7. Supports adaptés et validés

Utiliser des supports d'information adaptés et validés. Pour l'IDEC, cela signifie vérifier que les documents remis aux résidents ou à leurs familles — livret d'accueil, protocoles de soins, informations sur les médicaments — existent en version simplifiée ou traduite. La HAS met à disposition des ressources téléchargeables sur ses outils d'amélioration des pratiques.

8. Vérification de la compréhension

S'assurer de la compréhension du patient en le faisant reformuler dans sa langue. La reformulation est la technique la plus fiable pour valider qu'un message a été compris — et non seulement entendu. Former les soignants à cette technique simple peut transformer leur rapport à la communication avec les résidents allophones et réduire significativement les risques d'incompréhension. Pour aller plus loin, consultez les procédures de l'IDEC sur la communication au chevet.

9. Structurer la sortie d'hospitalisation

Pour les établissements de santé, structurer la préparation de la sortie d'hospitalisation et la continuité des soins, en lien avec le médecin traitant. Pour l'IDEC coordinatrice, cette recommandation est directement applicable lors des retours d'hospitalisation : vérifier que les instructions de sortie ont été comprises, que les nouvelles prescriptions sont expliquées, et qu'un suivi est organisé avec l'équipe de soins.

S'inscrire dans la démarche qualité : le lien avec la feuille de route HAS 2023-2028

Ce Flash ne surgit pas de nulle part : il s'inscrit dans la feuille de route Sécurité des patients 2023-2028 de la HAS. Parmi ses axes structurants : communiquer auprès des soignants et des soignés pour faire connaître les outils et démarches et renforcer leur appropriation, et former les professionnels et les usagers à la culture de sécurité. Les barrières linguistiques s'inscrivent pleinement dans ces deux priorités.

La feuille de route insiste également sur la promotion de la place du patient et de ses proches pour améliorer la sécurité — un axe qui rejoint directement la question linguistique : un résident qui ne comprend pas ce qu'on lui dit ne peut pas être un acteur de sa propre sécurité. Et la HAS le confirme : agir sur la sous-déclaration des événements indésirables graves associés aux soins (EIGS) est l'un des leviers de la feuille de route — or les EIAS liés aux barrières linguistiques sont probablement sous-déclarés, faute de protocoles de dépistage adaptés.

Pour l'IDEC, ce Flash est une occasion d'actualiser les protocoles de l'établissement. Le bon point d'entrée : intégrer les 9 recommandations dans la prochaine réunion de staff ou lors de la révision du projet de soins. La procédure bientraitance et signaux de maltraitance est aussi un levier complémentaire — car une mauvaise communication liée à une barrière linguistique peut, dans des cas extrêmes, générer des situations de maltraitance non intentionnelle.

Sources officielles