En avril 2026, la question du carburant est devenue un enjeu sanitaire de premier plan. Les prix à la pompe ont bondi en quelques semaines, faisant passer le coût moyen d'un plein d'environ 70 euros à près de 95 euros selon les professionnels du secteur. Pour les infirmiers libéraux (IDEL), dont les indemnités de déplacement sont restées indexées sur un barème figé de 2,75 euros par visite, cette hausse représente une charge financière insoutenable. Plusieurs syndicats ont lancé des appels à la mobilisation, certains allant jusqu'à recommander de cesser d'accepter de nouveaux patients. Pour les IDEC en EHPAD et dans les structures hospitalières, ces tensions ont des conséquences directes et immédiates sur la coordination des soins.
Une crise économique au cœur du soin à domicile
Les infirmiers libéraux constituent un maillon indispensable du système de soins français. Ils assurent chaque jour des centaines de milliers de visites à domicile : pansements, injections, surveillance de patients chroniques, gestion des piluliers, soins post-opératoires. Le secteur des prestataires de santé à domicile (PSAD) couvre à lui seul plusieurs centaines de millions de kilomètres par an pour soigner environ 4 millions de patients sur l'ensemble du territoire.
Or, l'indemnité forfaitaire conventionnelle allouée aux IDEL pour leurs déplacements — fixée à 2,75 euros par visite — n'a pas été revalorisée depuis plusieurs années. Elle ne reflète plus du tout le coût réel du carburant, surtout pour les professionnels exerçant en zone rurale ou péri-urbaine, où les tournées s'étendent sur de longues distances. Le surcoût mensuel peut désormais dépasser plusieurs centaines d'euros, fragilisant considérablement l'équilibre économique de ces cabinets.
L'Onsil (Organisation nationale des syndicats d'infirmiers libéraux) a lancé une alerte formelle dès le 9 avril 2026, rappelant que les déplacements des IDEL "demeurent insuffisamment pris en compte dans les dispositifs d'aide existants" et que "la prise en charge des patients à domicile, essentielle à la continuité des soins, est menacée". Le Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (SNIIL) a mis en garde : "il existe un risque pour la continuité des soins si la crise s'installe".
Le gouvernement en retrait : des IDEL exclus du plan d'aide
Face à la mobilisation de nombreux secteurs économiques touchés par la hausse des prix à la pompe, le gouvernement a annoncé un plan d'aide de 70 millions d'euros pour le mois d'avril, destiné à soutenir les professionnels dont l'activité dépend de véhicules motorisés. Mais les infirmiers libéraux, pourtant au premier rang des soignants itinérants, ont été exclus de ce dispositif.
Cette exclusion a suscité un vif mécontentement au sein de la profession. La Fédération nationale des infirmiers (FNI) a renouvelé le 2 avril 2026 sa demande d'exonération de la TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) et de la TVA sur le carburant professionnel. En réponse, le gouvernement a proposé l'accès à des véhicules électriques à tarifs préférentiels — une solution jugée inapplicable par les syndicats, qui soulignent les insuffisances des infrastructures de recharge en zone rurale et les contraintes d'autonomie de ces véhicules.
Le Sénat s'est saisi du dossier : une question officielle sur "les conséquences pour l'exercice des infirmiers libéraux" et "la cohérence du virage domiciliaire" a été déposée en mars 2026. Consulter la question sénatoriale n° 1023S sur le carburant et les IDEL.
Refus de nouvelles prises en charge : les mesures de mobilisation
Le 13 avril 2026, la FNI a lancé un appel national demandant aux IDEL de cesser d'accepter de nouveaux patients issus des sorties hospitalières, tout en maintenant les soins en cours pour ne pas créer de rupture brutale pour les patients déjà suivis. Plusieurs organisations syndicales ont relayé des consignes précises :
- Maintien des tournées quotidiennes auprès des patients habituels
- Refus des demandes de soins ponctuels non programmés
- Suspension de l'acceptation de nouveaux patients en sortie d'hôpital ou d'EHPAD
- Évitement des courses annexes (trajets vers les pharmacies, livraisons)
Ces mesures, si elles se généralisent, ont une incidence directe sur les retours à domicile depuis les hôpitaux et les EHPAD — transitions que les IDEC organisent souvent au quotidien. Lire l'appel à mobilisation complet sur Infirmiers.com (13 avril 2026), et les alertes publiées par l'Onsil.
Quel impact concret pour l'IDEC ?
L'IDEC n'est pas directement exposée à la problématique du carburant dans son exercice quotidien au sein de l'EHPAD. Pourtant, cette crise l'affecte de manière indirecte mais significative dans sa fonction de coordinatrice des soins et d'interface avec les professionnels de ville.
Des retours à domicile compromis
L'une des missions essentielles de l'IDEC est d'assurer la continuité du parcours de soins lors des sorties d'établissement. Lorsqu'un résident quitte temporairement l'EHPAD après une hospitalisation, ou lorsqu'un patient souhaite rentrer à domicile avec un suivi infirmier libéral, l'IDEC joue souvent un rôle de pivot entre l'équipe interne et les IDEL du secteur.
Si les IDEL locaux ont suspendu l'acceptation de nouveaux patients, l'IDEC se retrouve dans une situation délicate : le projet de retour à domicile doit être revu, les délais de sortie allongés, et dans certains cas, le maintien en hébergement prolongé — avec des tensions dans la gestion des lits et des incompréhensions avec les familles et les équipes médicales.
Pour approfondir les missions de coordination des sorties, consultez notre guide sur le rôle de l'IDEC en EHPAD.
Une pression sur la gestion des soins en établissement
Dans de nombreux EHPAD, des IDEL interviennent en complément des infirmiers salariés pour des actes spécialisés ou des prises en charge ponctuelles. Lorsque ces professionnels libéraux réduisent leur disponibilité, l'IDEC doit réorganiser l'offre de soins interne, solliciter d'autres intervenants ou revoir les plannings. Ce surcoût organisationnel alourdit la charge de travail de l'ensemble de l'équipe soignante.
Un levier pour renforcer les partenariats territoriaux
Cette crise rappelle aussi l'importance de construire et d'entretenir un réseau de confiance avec les professionnels de santé libéraux du territoire. Maintenir des liens réguliers avec les IDEL locaux, les médecins généralistes et les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé) permet d'anticiper les tensions et de trouver des solutions mutualisées en cas de crise. L'IDEC peut également alerter l'ARS de secteur sur les risques de rupture dans la continuité des soins.
Retrouvez des outils pratiques pour la coordination territoriale dans notre section outils pour l'IDEC.
Ce que l'IDEC peut faire dès maintenant
- Cartographier les IDEL partenaires et évaluer leur capacité d'absorption de nouveaux patients dans le bassin de vie
- Informer l'équipe médicale des difficultés actuelles des IDEL pour ajuster les délais de sortie d'hospitalisation
- Contacter les CPTS locales pour explorer des solutions de mutualisation ou de substitution
- Anticiper les situations à risque pour les patients dépendants dont le suivi est assuré par un IDEL en tension
- Documenter les ruptures de soins dans les outils de traçabilité internes, afin d'objectiver la situation auprès des instances de tutelle
L'IDEC dispose d'un rôle de relais essentiel pour signaler les défaillances dans la continuité des soins à domicile. Retrouvez les procédures de gestion des événements indésirables et EIG pour documenter et signaler ces situations.
Perspectives : vers une revalorisation indispensable
À plus long terme, la crise du carburant pose la question structurelle de la revalorisation des indemnités kilométriques pour les professionnels de santé itinérants. L'avenant 11 à la convention nationale des IDEL, signé le 31 mars 2026, a apporté une revalorisation de la lettre-clé AMI de 9,5 % en deux étapes, mais ne traite pas spécifiquement des frais de déplacement.
Les syndicats réclament une révision du barème kilométrique et une indexation des indemnités sur le prix réel du carburant. Cette revendication est portée devant les instances paritaires et au Parlement, avec un soutien croissant des élus des territoires ruraux, particulièrement exposés à la désertification médicale. Le risque est réel : sans mesures rapides, certains bassins de vie pourraient voir leurs IDEL se retirer de certains secteurs géographiques, créant de nouvelles zones de désert infirmier.
Pour l'IDEC, c'est aussi un signal fort de l'urgence à renforcer les filières de soins coordonnés sur les territoires et à anticiper les évolutions démographiques de la profession infirmière libérale.