La tuberculose latente : un risque silencieux à ne pas négliger en EHPAD

En France, selon les données de Santé publique France, l'incidence de la tuberculose se maintient à un niveau bas depuis plus de dix ans. Cette situation favorable masque cependant un risque que les équipes EHPAD ne doivent pas ignorer : l'infection tuberculeuse latente (ITL), asymptomatique mais potentiellement réactivable chez les personnes fragilisées.

l'infection tuberculeuse dite latente ne présente pas de signes cliniques et n'est pas contagieuse. Pourtant, 10% des personnes vont secondairement développer la maladie, parfois des décennies plus tard. La progression est favorisée par l'immunodépression : le risque de développer une tuberculose maladie à la suite d'une infection tuberculeuse est plus important chez les personnes immunodéprimées. Et une fois la tuberculose active déclarée, un malade non traité peut alors contaminer 10 à 15 personnes par an — ce qui souligne l'enjeu collectif du dépistage préventif en établissement.

Or, les résidents en EHPAD présentent fréquemment des profils à risque d'immunodépression : insuffisance rénale chronique avancée, hémopathies malignes, traitements par biothérapies anti-inflammatoires, antécédents de transplantation. C'est précisément ces situations que la Haute Autorité de Santé vient de cibler dans son évaluation publiée le 1er juin 2026. De plus, en cas d'immunodépression, une tuberculose latente ancienne peut se réactiver, avec un risque de contamination pour l'entourage soignant.

Tests IGRA : technique, avantages et limites que l'IDEC doit connaître

Ce test est effectué sur un prélèvement de sang. Le sang du sujet est mis en contact avec des antigènes spécifiques du bacille de Koch — c'est ainsi que fonctionne l'IGRA (Interferon-Gamma Release Assay), interprété au laboratoire sans nécessité de retour du patient, contrairement à l'intradermoréaction à la tuberculine (IDR) dont la lecture se fait 72 heures après injection.

Les avantages des IGRA sur l'IDR sont reconnus par les recommandations internationales : leur meilleure spécificité, notamment liée à l'absence d'interférence avec la vaccination par le BCG, leur capacité à identifier une anergie immunitaire grâce aux contrôles internes, ainsi que sur l'objectivité et la standardisation de leurs résultats. En EHPAD, où la quasi-totalité des résidents âgés ont été vaccinés au BCG dans leur enfance, cette absence d'interférence est un avantage clinique direct : elle évite des faux positifs qui conduiraient à des bilans complémentaires inutiles.

Pour autant, la HAS ne recommande pas d'écarter l'IDR systématiquement. les recommandations analysées accordent par ailleurs une place centrale aux tests IGRA, utilisés seuls ou en association avec l'intradermoréaction à la tuberculine (IDR), afin de limiter le risque de résultats faussement négatifs dans les situations à haut risque. Plus précisément, La HAS considère que l'association d'un test IGRA et de l'IDR peut être pertinente dans certaines situations à haut risque, dans une logique d'amélioration de la sensibilité globale du dépistage. Pour l'IDEC, cela signifie qu'un résultat IGRA négatif chez un résident très immunodéprimé ne clôt pas nécessairement la question : la décision de combiner les deux tests reste médicale, mais l'IDEC peut la faciliter en signalant le niveau d'immunodépression lors de la coordination.

Indications déjà remboursées : rappel pour la coordination

Avant d'entrer dans les nouveautés, il est utile de rappeler les situations où les tests IGRA sont d'ores et déjà pris en charge par l'Assurance maladie. L'évaluation a confirmé l'existence d'un consensus en faveur du dépistage de l'ITL dans les situations déjà inscrites sur la NABM, à savoir chez les personnes vivant avec le VIH ainsi qu'avant l'instauration d'un traitement par anti-TNF-α ou inhibiteur de JAK.

En pratique, cela concerne les résidents ou patients en EHPAD qui introduisent un traitement de fond immunosuppresseur — par exemple une biothérapie de type anti-TNF-α pour une polyarthrite rhumatoïde ou une maladie de Crohn, ou un inhibiteur de JAK pour une pathologie inflammatoire chronique. La vérification du statut ITL avant l'introduction de ces traitements est une démarche déjà codifiée. L'IDEC peut vérifier, dans la coordination du parcours de soins, que ce bilan a bien été réalisé avant toute prescription.

Les 4 nouvelles indications ciblées par la HAS

C'est le cœur de la publication du 1er juin 2026. Ce rapport correspond au second volet de l'évaluation conduite par la HAS portant sur l'actualisation des indications des tests IGRA prises en charge par l'Assurance maladie pour la détection de l'infection tuberculeuse latente (ITL). Il fait suite à un premier volet, publié en octobre 2025, dédié aux sujets présumés immunocompétents à risque accru d'être porteurs d'une ITL.

la HAS formule un avis favorable à l'élargissement des indications des tests IGRA inscrites sur la NABM aux situations suivantes :

  • Insuffisance rénale chronique avancée : les patients atteints d'insuffisance rénale chronique à un stade avancé (stade 4 ou 5), dialysés ou non. Cette indication est particulièrement pertinente en EHPAD, où de nombreux résidents présentent une IRC évoluée, souvent associée à d'autres comorbidités qui fragilisent l'immunité.
  • Affections malignes sous traitement immunosuppresseur : les patients présentant certaines affections malignes, notamment hématologiques, ou des tumeurs solides lorsque leur prise en charge thérapeutique s'accompagne de traitements entraînant une immunodépression. Sont visés les résidents ou patients recevant une chimiothérapie immunosuppressive, qu'ils soient en EHPAD ou pris en charge en HAD.
  • Avant transplantation d'organe solide ou greffe de cellules souches : les patients avant transplantation d'organe solide ou avant greffe de cellules souches hématopoïétiques. Ces situations concernent davantage les unités hospitalières spécialisées, mais l'IDEC peut être impliqué dans la préparation du dossier pré-transfert.
  • Avant thérapies ciblées immunosuppressives : les patients avant instauration d'une thérapie ciblée aux propriétés immunosuppressives, lorsque celle-ci est susceptible d'interférer avec les mécanismes immunitaires impliqués dans le maintien en latence de M. tuberculosis.... Ce critère couvre un spectre large de nouvelles molécules — immunothérapies, inhibiteurs de points de contrôle — dont les RCP mentionnent explicitement ce screening.

Ces élargissements résultent d'une démarche rigoureuse : Une analyse critique des recommandations de bonne pratique professionnelle françaises et internationales relatives au dépistage de l'ITL chez les patients immunodéprimés ou susceptibles de le devenir a été réalisée à cette fin, complétée par une consultation des parties prenantes concernées. La décision institutionnelle formelle est Décision n°2026.0083/DC/SEAP du 13 mai 2026 du collège de la HAS portant adoption du rapport d'évaluation technologique, accompagnée de Avis n°2026.0030/AC/SEAP du 13 mai 2026 du collège de la HAS relatif à la modification des conditions d'inscription sur la liste des actes et prestations mentionnée à l'article L. 162-1-7 du code de la sécurité sociale.

À la date de cet article, la modification de la NABM par arrêté ministériel n'avait pas encore été publiée au Journal officiel. L'avis favorable de la HAS constitue toutefois un signal fort, généralement suivi d'une publication ministérielle dans les semaines ou mois suivants.

Ce que l'IDEC peut mettre en place dès maintenant

L'IDEC n'est pas prescripteur des actes biologiques, mais son rôle de coordinateur des soins en EHPAD le place en position stratégique pour faciliter l'application de ces recommandations HAS. Plusieurs actions concrètes sont mobilisables sans attendre la publication de l'arrêté :

  • Identifier les résidents concernés : en lien avec le médecin coordonnateur, repérer dans le dossier de soins les résidents présentant une IRC stade 4 ou 5, une hémopathie maligne ou une tumeur solide sous traitement immunosuppresseur, ou devant introduire prochainement une thérapie ciblée dont le RCP mentionne un dépistage ITL.
  • Intégrer le screening ITL à la check-list de coordination : lors des synthèses pluridisciplinaires et des bilans annuels, vérifier que le statut ITL a été évalué pour les résidents appartenant aux groupes à risque. Un IGRA non réalisé avant introduction d'un anti-TNF-α constitue un écart qualité documentable.
  • Sensibiliser les médecins traitants : en transmettant une note de signalement référençant l'évaluation HAS du 1er juin 2026, l'IDEC contribue à diffuser ces nouvelles recommandations auprès des praticiens libéraux intervenant en établissement. C'est une compétence de coordination valorisée dans la réglementation actuelle.
  • Anticiper dans la traçabilité : pour les résidents relevant des nouvelles indications, consigner dans le dossier de soins la vérification du statut ITL réalisée ou à réaliser. La traçabilité des bilans biologiques et du circuit médicament en EHPAD joue ici un rôle concret dans la sécurité des soins.

Ces démarches ne requièrent aucun investissement matériel. Elles s'inscrivent directement dans la mission de prévention et de coordination qui est au cœur du métier d'IDEC, telle que la réglementation la définit depuis le décret de 2025.

Sources officielles