Un nouvel indicateur, cinq professions de premier recours
Chaque année, la Drees actualise son indicateur d'accessibilité potentielle localisée, plus connu sous le sigle APL. La dernière livraison, parue le 22/07/2026, couvre l'année 2024 et porte sur cinq professions : les médecins généralistes, les infirmiers, les sages-femmes, les kinésithérapeutes et les chirurgiens-dentistes. Concrètement, l'APL est un indicateur d'adéquation territoriale entre l'offre et la demande de soins de ville (professionnels libéraux et salariés exerçant en centre de santé). Pour une IDEC qui pilote au quotidien les relais entre l'établissement et les professionnels libéraux du territoire, cet indicateur donne une photographie chiffrée d'une réalité souvent perçue de façon empirique : la difficulté, plus ou moins grande selon les communes, à mobiliser un infirmier libéral, un généraliste ou un kinésithérapeute.
Infirmiers : une accessibilité qui recule légèrement en 2024
Sur l'année 2024, l'évolution n'est pas homogène selon les professions. Côté médecins généralistes, l'accessibilité moyenne en France s'établit à 3,3 consultations par an et par habitant en 2024, mais elle baisse légèrement par rapport à 2023 (-1,1 %). Les infirmiers suivent une trajectoire comparable : l'accessibilité aux infirmiers décroît légèrement entre 2023 et 2024 (-0,8 %). À l'inverse, les autres professions de la liste progressent : l'indicateur d'APL aux kinésithérapeutes, aux sages-femmes et aux chirurgiens-dentistes progresse respectivement de +3,3 %, +1,9 % et +1,4 % en un an, en lien avec l'augmentation des effectifs de ces professions. Pour l'IDEC, ce contraste est un signal : la pression sur l'offre infirmière libérale ne se résorbe pas au même rythme que sur les autres professions de santé de ville, ce qui pèse directement sur la facilité à organiser un relais infirmier au sortir d'une hospitalisation ou pour un résident vivant encore à domicile.
Des écarts territoriaux considérables selon les communes
Au-delà de la moyenne nationale, la Drees documente des disparités marquées entre communes. Pour les médecins généralistes, l'accessibilité moyenne du dixième de la population la plus dotée est 4,3 fois supérieure à celle des 10 % de la population les moins dotés. Cet écart est encore plus marqué pour d'autres professions : le rapport entre l'accessibilité moyenne des plus dotés et celles des moins dotés est de 7,9 pour les chirurgiens-dentistes, 6,8 pour les kinésithérapeutes, 6,1 pour les infirmiers, et 4,9 pour les sages-femmes. Autrement dit, à l'échelle du territoire national, les 10 % de communes les mieux dotées en offre infirmière bénéficient d'une accessibilité plus de six fois supérieure à celle des 10 % de communes les moins bien dotées. Pour une IDEC exerçant dans une zone classée parmi les moins dotées, ce chiffre traduit une réalité de terrain : trouver un infirmier libéral disponible pour un relais de soins ou une continuité de traitement après une sortie d'hospitalisation peut y être structurellement plus difficile qu'ailleurs.
Comment l'indicateur APL est-il calculé ?
La méthodologie de l'APL, régulièrement documentée par la Drees dans son dossier méthodologique dédié, mérite d'être connue pour interpréter correctement les chiffres. L'indicateur a été développé pour mesurer l'adéquation spatiale entre l'offre et la demande de soins de premier recours. Il s'agit d'un indicateur local, disponible au niveau de chaque commune, qui ne se limite pas à la seule offre présente sur la commune elle-même : le calcul tient compte de l'offre et de la demande issues des communes environnantes. L'APL tient également compte du niveau d'activité des professionnels en exercice ainsi que de la structure par âge de la population, ce qui en fait un outil plus fin qu'un simple ratio de densité professionnelle. Pour les infirmiers comme pour les sages-femmes, les kinésithérapeutes et les chirurgiens-dentistes, la Drees précise par ailleurs sa méthode de calcul en équivalent temps plein : les équivalents temps plein (ETP) des infirmiers, sages-femmes, kinésithérapeutes et des chirurgiens-dentistes sont déterminés en considérant, par convention, qu'1 ETP correspond au montant médian des honoraires sans dépassement perçus par les professionnels libéraux.
Un indicateur qui prolonge des travaux plus anciens de la Drees
Cette publication de la Drees ne sort pas de nulle part : dès 2021, la Drees avait développé une déclinaison spécifique de l'APL centrée sur l'accès des personnes âgées à l'offre médico-sociale, décrite comme des indicateurs d'accessibilité potentielle localisée (APL), qui mesurent la plus ou moins grande facilité avec laquelle les personnes âgées susceptibles d'en avoir besoin peuvent accéder à l'offre existante, en s'affranchissant des limites administratives des territoires (commune ou département). Les deux approches — l'APL soins de ville 2024 et l'APL dédiée aux personnes âgées — se complètent pour objectiver, à l'échelle locale, les zones où l'offre de soins peine à suivre la demande.
Une lecture territoriale, pas seulement nationale
Le principal enseignement pour l'IDEC n'est pas la moyenne nationale, mais la lecture communale de l'indicateur. Parce que l'APL est un indicateur local, disponible au niveau de chaque commune, il permet à une IDEC de situer précisément son établissement sur l'échelle d'accessibilité, plutôt que de se fier à une impression générale de « zone tendue » ou de « zone bien dotée ». Un EHPAD implanté dans une commune où l'accessibilité aux infirmiers se situe dans le bas de la distribution n'aura pas les mêmes marges de manœuvre, pour organiser un relais de soins avec un infirmier libéral ou pour sécuriser une astreinte de nuit mutualisée avec le territoire, qu'un établissement situé dans une commune mieux dotée. Documenter cette position relative — plutôt que de se contenter d'un ressenti de terrain — donne à l'IDEC un argument objectif à faire valoir auprès de sa direction ou de l'ARS lorsqu'un dossier de financement ou de coopération territoriale doit être monté.
Ce que l'IDEC peut en tirer pour organiser la coordination
Ces chiffres ne sont pas qu'un exercice statistique national : ils donnent à l'IDEC un langage commun avec l'ARS et les partenaires de ville pour objectiver une difficulté de recrutement ou de coordination. Dans les zones où l'APL infirmiers est faible, il est d'autant plus utile de sécuriser en amont les relais avec les infirmiers libéraux du territoire, d'anticiper les sorties d'hospitalisation avec une marge suffisante, et de documenter les tensions observées pour appuyer les dossiers de financement. Ce travail de coordination s'inscrit dans les missions plus larges décrites dans notre guide du rôle de l'IDEC en EHPAD, et peut s'appuyer sur les procédures de coordination des soins disponibles sur le site. Les IDEC qui souhaitent structurer un tableau de bord territorial pourront également consulter nos outils dédiés au pilotage de la coordination, ainsi que notre fiche sur les compétences attendues de l'IDEC en matière d'articulation ville-établissement.
Concrètement, trois leviers peuvent être activés dès la publication de ces données. D'abord, intégrer la lecture de l'APL infirmiers dans le diagnostic territorial annuel de l'établissement, au même titre que la pyramide des âges des résidents ou le taux d'occupation. Ensuite, utiliser ces chiffres pour objectiver, dans les échanges avec l'ARS ou la CPAM, une demande de soutien à l'exercice coordonné — maison de santé pluriprofessionnelle, communauté professionnelle territoriale de santé — lorsque l'accessibilité locale aux infirmiers est en retrait. Enfin, anticiper : dans une commune où l'accessibilité recule, mieux vaut consolider les partenariats avec les infirmiers libéraux du secteur avant qu'une vacance de poste ou un départ à la retraite ne fragilise l'ensemble du dispositif de coordination ville-EHPAD.
