Une enquête qui déplace le regard : du climat au bâtiment
Le communiqué de la SFGG ne se contente pas de rappeler l'intensité des vagues de chaleur : il documente, service par service, l'état des locaux qui accueillent les patients âgés. L'enquête a couvert 82 unités de gériatrie aiguë et 25 services de soins médicaux et de réadaptation, représentant au total plus de 3000 lits, un périmètre suffisamment large pour dégager une tendance nationale plutôt qu'un constat isolé. Le résultat est net : plus de 70 % des chambres de patients et des locaux professionnels recensés étaient exposés à une chaleur anormale. Autrement dit, dans la majorité des services enquêtés, ni les chambres ni les postes de travail des soignants n'ont été protégés efficacement de la chaleur extérieure. L'enquête ne détaille pas, établissement par établissement, quels équipements de rafraîchissement manquaient précisément — mais elle établit que le problème est structurel, pas anecdotique.
Un aval saturé, qui retarde les sorties
Le communiqué documente un second phénomène, distinct du bâti mais qui pèse directement sur l'organisation des services : dans 90 % des services, l’offre de soins médicaux et de réadaptation était jugée insuffisante. Plus précisément, les capacités de soins médicaux et de réadaptation étaient jugées insuffisantes, retardant les transferts et contribuant à l’engorgement hospitalier. La SFGG en tire une demande précise : elle appelle à une évaluation nationale, territoire par territoire, fondée sur la démographie des personnes âgées, la complexité de leurs besoins et la réalité de leurs parcours, afin d’adapter le nombre de lits et les capacités d’accueil. Pour une IDEC, ce point rappelle qu'une vague de chaleur ne se gère pas seulement à la porte de l'établissement : elle dépend aussi de la fluidité des filières d'aval, EHPAD compris.
Les chantiers que la SFGG met sur la table
Face à ce constat, la SFGG formule plusieurs demandes qui touchent directement le bâti, les effectifs et l'organisation des soins. Sur le bâti, elle demande de lancer un plan d’adaptation des établissements aux fortes chaleurs et d'identifier les bâtiments les plus vulnérables et de programmer rapidement les travaux nécessaires dans les chambres, les espaces communs et les locaux des soignants. Sur l'organisation des filières, elle appelle à redimensionner les filières gériatriques en fonction des besoins réels. Sur les ressources humaines, elle demande d'adapter les effectifs soignants à la complexité croissante des patients âgés, avec des ratios de professionnels adaptés à cette charge de soins et des mesures renforçant l’attractivité des métiers de la gériatrie.
La société savante insiste aussi sur la méthode : elle rappelle que de nombreux établissements ont trouvé des solutions en urgence, mais ces adaptations ponctuelles ne peuvent remplacer une politique durable de préparation aux crises sanitaires, et demande à être associée à toute étude, recommandation ou réflexion nationale sur les parcours de soins des personnes âgées. Ce sont pourtant les équipes de terrain qui connaissent le mieux les points faibles réels de leur bâtiment, ce qui replace le rôle de coordination de l'IDEC au centre de cette vigilance.
Ce que la HAS documente déjà dans les établissements
Le constat de la SFGG rejoint des alertes plus anciennes. Dans son Flash Sécurité Patient consacré à la canicule, la Haute Autorité de Santé a analysé des événements indésirables survenus en établissement. Dans l'un d'eux, le sous-équipement du service hospitalier en appareils de climatisation a exposé le patient aux fortes chaleurs. Dans un autre cas, les infrastructures (chambre double avec aération insuffisante, volet roulant ne fonctionnant pas) ont exposé le patient aux conditions climatiques extérieures. Un troisième événement rappelle qu'un défaut d'organisation peut aggraver un défaut d'équipement : aucun protocole n’était prévu dans l’établissement pour la prise en charge des patients en cas de canicule. Ces situations, une fois identifiées en établissement, relèvent typiquement de la déclaration d'un événement indésirable, qui permet d'en tirer des actions correctives. La HAS situe ces cas dans un contexte plus large : le changement climatique entraîne – et entraînera – en France l’apparition de vagues de chaleur de plus en plus fréquentes et intenses, ce qui rend ces défauts de moins en moins tolérables.
La checklist matérielle à passer dans son établissement
Au-delà du diagnostic national, la HAS propose des points de vérification concrets, transposables à l'échelle d'un établissement. Le premier réflexe consiste à rafraîchir et suivre la température des locaux : fermer les volets et les fenêtres, aérer la nuit, etc. Le second est de maintenir en état de fonctionnement les thermomètres pour pouvoir mesurer la température effective des locaux, mais aussi les stores, climatisations, ventilateurs, etc. Ces deux points paraissent élémentaires mais rejoignent directement ce que révèle l'enquête SFGG sur les volets et les climatisations hors d'usage.
La HAS recommande aussi une solution de repli lorsque la chambre ne peut pas être maintenue à une température acceptable : si la température des chambres est trop élevée, orienter les personnes vers une « zone refuge » (pièce rafraîchie). Cette zone n'est pas un simple couloir climatisé de façon symbolique : la HAS précise qu'il s'agit de mettre à disposition une « zone refuge » pour permettre à chaque personne de passer au moins 3 heures par jour dans une pièce rafraîchie. Enfin, plus en amont, la HAS demande aux établissements de se préparer aux vagues de chaleur en amont, en menant un travail sur la conception et la rénovation des bâtiments et de leur environnement, et mettre à disposition les équipements adéquats.
- Vérifier que chaque chambre dispose d'un moyen de mesurer sa température réelle, pas seulement une estimation.
- Tester, avant la saison chaude, le fonctionnement des volets, stores et ouvrants de chaque unité.
- Identifier une pièce rafraîchie accessible en continu et vérifier qu'elle peut accueillir les résidents plusieurs heures par jour.
- Contrôler l'état des climatiseurs et ventilateurs mobiles avant, et non pendant, l'épisode de chaleur.
- Consigner ces vérifications dans le protocole canicule de l'établissement, pour éviter qu'il ne reste théorique.
Ces points peuvent s'appuyer sur les procédures déjà formalisées en établissement et sur des outils pratiques de suivi au quotidien, plutôt que d'être réinventés chaque saison par chaque équipe.
Le financement existe, mais il ne couvre pas tout
La rénovation thermique d'un EHPAD ne s'improvise pas sur un budget de fonctionnement courant. Au niveau national, le plan d'aide à l'investissement de la CNSA mobilise des enveloppes dédiées : la PAI 2021-2025 consacre un budget de 1,5 milliard d’euros à la rénovation, à la reconstruction et à l'amélioration des performances énergétiques des ESMS accueillant des personnes âgées, dont 990 millions d’euros pour les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Une partie plus modeste, 250 millions d’euros pour des petits investissements du quotidien en EHPAD, peut concerner des achats de matériel de rafraîchissement. La CNSA finance également 8 millions d’euros pour les conseillers en transition écologique et énergétique en santé, une ressource d'appui utile pour monter un dossier de rénovation.
Un point de vigilance mérite d'être connu avant de monter un projet : depuis 2022, le plan d’aide à l’investissement de la CNSA ne finance plus de projet dont le montant des travaux est inférieur à 800 000 euros TTC et qui ne visent qu’à procéder à des mises aux normes. Concrètement, l'achat isolé de quelques climatiseurs mobiles ne relève pas de ce dispositif à lui seul : il doit être budgété autrement, ou intégré à un projet de rénovation plus large porté par la direction.
Ce qu'une IDEC peut activer dès maintenant
Entre l'enquête nationale et le prochain épisode de chaleur, l'échelle où une IDEC a réellement prise, c'est celle de son propre établissement. Trois leviers concrets s'en dégagent. D'abord, un état des lieux du bâti et du matériel, unité par unité, plutôt qu'un contrôle global rassurant sur le papier : c'est précisément l'écart entre les deux que révèle l'enquête SFGG. Ensuite, la formalisation d'un protocole canicule qui ne repose pas sur l'initiative individuelle d'une équipe en poste un jour de forte chaleur, mais sur une procédure connue de tous, y compris des remplaçants et des intérimaires. Enfin, la remontée organisée des défauts constatés — volet en panne, climatiseur hors service, chambre mal aérée — vers la direction, pour qu'ils entrent dans un plan de travaux plutôt que dans une liste de bricolages renouvelée chaque été.
Cette vigilance s'inscrit dans le périmètre habituel du métier d'IDEC et peut s'appuyer sur des formations dédiées à la gestion des risques en établissement pour structurer la démarche plutôt que de la découvrir dans l'urgence.
