Une infirmière de moins pour deux étages, et un rapport de plus dans le débat

Un poste d'infirmière coordinatrice qui reste vacant trois mois, un planning bouclé avec une IDE en moins sur l'unité protégée, une visite de pharmacien reportée faute de temps pour la préparer avec les prescripteurs : ce sont des scènes ordinaires dans beaucoup d'Ehpad. Le rapport a été adopté par le Conseil de l'âge en juin 2026 et est désormais public sous le titre « Des lieux de vie et d'attentions pour aujourd'hui et demain ». Le Conseil de l'âge est une formation du Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge (HCFEA), une instance consultative : ses propositions n'ont, à ce stade, aucune valeur opposable et ne préjugent d'aucune décision budgétaire ou législative. C'est bien ce que le texte formule — pas ce qu'il impose — qui intéresse une IDEC amenée à en entendre parler dans les mois qui viennent.

La cible d'encadrement que le rapport propose

Le point de départ du rapport, c'est un rappel de trajectoire. Le taux d'encadrement dans les Ehpad est ainsi passé d'environ 44 équivalents temps plein (ETP) pour 100 places au début des années 2000 à 66 ETP pour 100 places en 2023, et sur la période la plus récente, entre 2019 et 2023, le taux d'encadrement a augmenté de 64,2 ETP à 67 ETP pour 100 résidents, soit 7 600 ETP supplémentaires. C'est sur cette base que le Conseil de l'âge propose le taux d'encadrement de 8 professionnels pour 10 résidents à atteindre avant 2030, un seuil pouvant être porté après études et projections des besoins futurs des résidents à un taux de 10 pour 10 — une hypothèse, pas une seconde cible arrêtée. L'infographie de synthèse reprend ce même repère : l'objectif pour 2030 est fixé à 8 ETP pour 10 résidents. Pour une IDEC qui pilote un plan de recrutement, l'ordre de grandeur donne le tempo : c'est l'objectif régulièrement avancé par le Conseil de l'âge d'un taux d'encadrement de 80 professionnels pour 100 résidents. Pour atteindre cet objectif, il faudrait près de 80 000 ETP supplémentaires à l'échelle nationale, un chiffre que l'infographie confirme en évoquant la création de plus de 80 000 ETP. Rien de tout cela n'est financé ni acté : c'est un objectif que le Conseil de l'âge recommande, pas une norme réglementaire entrée en vigueur. Pour resituer ce que recouvre concrètement ce ratio au quotidien, notre fiche sur le rôle de l'IDEC en Ehpad détaille le périmètre d'un poste de coordination.

2 400 ETP d'infirmières perdus, dont 220 postes d'IDEC

C'est le chiffre qui parle le plus directement à l'encadrement infirmier : sur la même période où le taux global progressait, on observe une baisse de 2 400 ETP d'infirmière dont moins 220 d'infirmières coordinatrices. Le rapport précise toutefois que ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, car ils peuvent être facilement modifiés par des différences de codage en « autres ». Autrement dit, la hausse globale de personnel n'a pas empêché un recul net sur la fonction infirmière, IDEC comprise — celle-là même qui est censée piloter la qualité des soins, animer les équipes et sécuriser des missions à haute responsabilité. Le rapport rappelle par exemple qu'en matière de sécurisation du circuit du médicament en Ehpad, cette mission repose sur une collaboration étroite et continue entre le pharmacien, les médecins prescripteurs et l'infirmière coordinatrice — une mission qui suppose du temps de coordination, précisément la ressource qui s'est réduite. Pour les professionnels qui envisagent d'évoluer vers ce poste malgré ce contexte tendu, notre guide pour devenir IDEC et notre fiche de poste IDEC 2026 détaillent les prérequis et les missions du métier.

Des écarts très marqués selon le statut de l'établissement

Le rapport ne présente pas un Ehpad moyen, mais une mosaïque de situations. Seuls les Ehpad publics non hospitaliers au tarif global se rapprochent de l'objectif de taux d'encadrement, avec 77,8 ETP pour 100 résidents, tandis que côté personnel soignant, les Ehpad publics hospitaliers au tarif global se situent avec 40 ETP pour 100 résidents, contre 36 ETP dans les établissements publics non hospitaliers au forfait global, et le taux d'encadrement le plus faible est observé dans les établissements privés à but lucratif au tarif partiel, avec 26 ETP pour 100 résidents. Le rapport situe aussi des jalons intermédiaires portés par la DGCS : la trajectoire de 50 000 recrutements, pour un coût estimé à 2,5 Md€ à horizon 2030, permettrait d'atteindre un ratio d'encadrement soignant de 4,5 professionnels pour 10 résidents, et l'atteinte d'un ratio de 6 pour 10 nécessiterait environ 86 400 ETP supplémentaires, pour un coût estimé à 4,6 Md€. Ces écarts pèsent directement sur l'organisation d'une IDEC : les marges de manœuvre pour construire des plannings soutenables et former les équipes ne sont pas les mêmes selon le statut et le mode de tarification de l'établissement, un sujet abordé dans notre panorama des compétences de l'IDEC.

AGGIR, PATHOS et la tarification : la refonte que propose le rapport

Au-delà des effectifs, le Conseil de l'âge cible les outils de calcul. Il constate que les référentiels Aggir et Pathos sont insuffisamment adaptés à l'évolution des profils des résidents, notamment à la progression des pathologies neuro-évolutives. Cette évolution demande également une rénovation des outils d'allocation des ressources que sont les référentiels Aggir et Pathos et l'équation tarifaire. Sur le financement, le rapport précise qu'il propose une simplification du financement, notamment par la généralisation de la fusion des sections « soins » et « dépendance », avec un calendrier précis : le Conseil de l'âge propose de généraliser à horizon 2028, dans l'ensemble des départements et pour l'ensemble des Ehpad, l'expérimentation de fusion des sections « soins » et « entretien de l'autonomie », avec l'adoption d'une base législative envisagée dès le PLFSS pour 2027. Sur le plan budgétaire, le coût de l'opération serait moindre que l'estimation initiale, autour de 450 M€. Il faut le lire pour ce que c'est : un horizon souhaité par une instance consultative, pas un texte voté. Le PLFSS pour 2027 n'a pas encore été examiné, et rien ne garantit qu'il reprenne cette proposition. Une refonte d'Aggir et Pathos toucherait directement les outils que l'IDEC utilise chaque mois pour évaluer la dépendance des résidents et documenter les dossiers de tarification, un point que notre guide métier IDEC situe dans l'ensemble des missions de coordination.

Le contexte : profils plus lourds, budgets tendus, recrutement difficile

Ce débat sur les moyens s'inscrit dans une évolution du profil des résidents. Plus de la moitié des résidents d'Ehpad sont classés en GIR 1 ou 2, et le rapport pointe la progression du GIR moyen pondéré (GMP), passé de 696 en 2015 à 737 en 2023, un indicateur qui traduit une dépendance moyenne en hausse continue. Les projections retenues par le rapport annoncent une pression démographique croissante : en 2030, + 255 000 seniors en besoin d'aides à l'autonomie et + 84 900 en besoin d'aides à l'autonomie sévère, et en 2050, + 738 100 seniors en besoin d'aides à l'autonomie et + 297 000 en besoin d'aides à l'autonomie sévère. Sur le terrain concerné, on compte 7 500 Ehpad en France, pour 600 000 places. Le rapport identifie également un besoin de fonds national de soutien à l'investissement immobilier et numérique des Ehpad de 500 M€ par an sur dix ans. Cette pression s'ajoute à des finances déjà fragiles : sur l'exercice 2023, une publication de la CNSA parue en 2025 relève que, parmi les Ehpad publics et privés non lucratifs, 68,3 % étaient en déficit cette même année. Et sur le recrutement, la seule donnée chiffrée disponible reste ancienne : une étude de la DREES publiée en 2018 relève que 44 % déclarent rencontrer des difficultés de recrutement — un indicateur à lire comme une photographie d'il y a plusieurs années, pas comme la situation actuelle. Pour situer ces enjeux de moyens humains dans une logique de gestion des ressources au quotidien, les outils SOS IDEC et les procédures SOS IDEC restent des repères opérationnels indépendants de ce calendrier réglementaire encore incertain.

Ce qu'il faut retenir pour piloter, sans anticiper une réforme qui n'existe pas encore

Aucune de ces propositions n'est aujourd'hui opposable : ni le ratio de 8 pour 10, ni la fusion des sections tarifaires, ni la rénovation d'Aggir et Pathos. Ce sont des recommandations d'un organe consultatif, formulées pour nourrir des arbitrages à venir — à commencer, éventuellement, par le PLFSS pour 2027, lui-même non encore examiné. Pour une IDEC, l'utilité immédiate du rapport n'est pas d'anticiper un cadre qui n'est pas fixé, mais de disposer d'un état des lieux chiffré et sourcé de la situation de l'encadrement infirmier — notamment la perte de postes coordinateurs — à faire valoir dans les discussions internes sur les moyens, les plannings et les priorités de recrutement.

Sources officielles