Un appel à projets relancé après un échec

L'annonce est passée inaperçue au cœur de l'été. L'agence régionale de santé Provence-Alpes-Côte d'Azur a publié un appel à projets portant sur des places d'ESSIP supplémentaires dans un département peu doté. L'objet est circonscrit : autoriser 9 places d’ESSIP supplémentaires, avec une capacité déclarée indivisible, puisqu'un seul candidat sera retenu.

Ce qui rend cette publication instructive, c'est qu'elle ne crée rien de neuf : elle rattrape un échec. Un premier appel avait été lancé le 10 mars 2026, portant sur 20 places ESSIP dans le Vaucluse et neuf autres dans les Alpes-Maritimes, pour un dépôt arrêté au 12 mai 2026. Le résultat fut partiel. Le volet azuréen a été déclaré infructueux par la commission réunie le 9 juillet 2026.

Traduction : aucun gestionnaire n'a déposé de projet recevable pour ce territoire. Deux semaines plus tard, l'agence remet les mêmes places au concours, avec une échéance fixée au 24 septembre 2026. Pour un cadre de santé ou un directeur de structure, un appel infructueux ne signale presque jamais une absence de besoin : il pointe une difficulté de modèle économique ou d'organisation que les candidats potentiels n'ont pas su lever.

Ce qu'est une ESSIP au sens réglementaire

Le sigle mérite d'être posé, car il désigne une catégorie juridique à part entière et non un dispositif expérimental. Le texte fondateur est le Décret n°2021-1170, publié le 9 septembre 2021, qui organise les équipes mobiles du champ médico-social destinées aux personnes confrontées à des difficultés spécifiques — une catégorie du code de l'action sociale et des familles couvrant l'accueil, l'insertion et les prestations de soins.

La définition opérationnelle retenue par les agences est simple : dispenser, sur prescription médicale, des soins infirmiers ainsi qu'un accompagnement relationnel, auprès de personnes en situation de grande précarité. La filiation avec un modèle connu est assumée, puisque ces équipes s’inspirent des SSIAD précarité expérimentés dans le Nord.

Leur mode d'intervention, en revanche, les éloigne nettement d'un service classique. Elles s'inscrivent dans une démarche « d'aller-vers » : l'équipe se déplace là où vivent les personnes — centres d'hébergement, structures d'insertion, habitat précaire — au lieu d'attendre qu'elles franchissent la porte d'un service de soins.

Une règle encadre toutefois strictement l'entrée dans le dispositif, puisque l'accompagnement débute par une prescription médicale, dont la durée commande celle de la prise en charge. Cette exigence sécurise l'exercice infirmier, mais elle constitue aussi la première difficulté du métier, et non la moindre : obtenir une ordonnance pour quelqu'un qui a rompu depuis longtemps avec tout parcours de soins.

Une équipe dont l'IDEC est la clé de voûte

Voilà le point qui devrait retenir l'attention de toute infirmière coordinatrice. L'organigramme est calqué sur un modèle familier, puisque la composition est inspirée de celle des SSIAD, et il place en son centre un infirmier coordonnateur (IDEC) responsable du fonctionnement interne. Ce n'est pas une fonction d'appoint ajoutée après coup : c'est le poste pivot inscrit au cahier des charges du dispositif.

Sa mission tournée vers l'extérieur pèse tout aussi lourd. Il lui revient d'articuler le travail de l'équipe avec le secteur social et médico-social, mais aussi avec les établissements de santé et les professionnels de santé libéraux. On reconnaît là le cœur du rôle de coordination de l'IDEC — exercé cette fois sans murs, où l'interlocuteur du jour peut être un service d'urgence, un travailleur social ou un infirmier libéral du quartier.

Le reste de l'équipe suit la logique du soin à domicile, avec des infirmiers qui assurent les actes relevant de leur compétence et des aides-soignants qui dispensent les soins de base et le lien quotidien. Pour une IDEC qui envisage une mobilité, l'écart avec un poste en établissement tient moins aux gestes qu'à l'autonomie décisionnelle et à la gestion permanente de l'imprévu — une réalité que les compétences attendues d'une IDEC décrivent bien, mais qu'une fiche de poste standard traduit mal.

Deux obligations qui expliquent les échecs

Deux exigences pèsent lourd dans le montage d'un projet, et éclairent sans doute une partie des appels restés sans réponse. La première est temporelle : ces équipes doivent garantir une continuité des soins le soir, mais également le week-end et les jours fériés. Pour une équipe de quelques postes, cela suppose une organisation d'astreinte que peu de gestionnaires savent absorber sans adosser le service à une structure plus large.

La seconde est partenariale : ces équipes conventionnent avec un ou plusieurs établissements de santé afin d'assurer la continuité du suivi lorsqu'une hospitalisation devient nécessaire. Loin d'être une formalité administrative, ce conventionnement conditionne la capacité concrète à faire hospitaliser une personne sans passer par les urgences — c'est-à-dire l'essentiel de la plus-value du dispositif.

Le cadre de l'autorisation, lui, relève du droit commun médico-social. L'agrément est délivré pour 15 ans, conformément à l’article L. 313-1 du CASF, disposition qui fixe une durée de quinze ans et subordonne le renouvellement aux résultats de l'évaluation de la qualité des prestations. Une ESSIP est donc soumise à la même démarche qualité et aux mêmes procédures que n'importe quel service médico-social.

Combien ça coûte, comment c'est financé

Le modèle économique se lit en quelques lignes, et c'est peut-être là que le bât blesse. Le financement relève de l'ONDAM médico-social spécifique, versé sous forme d’une dotation globale annuelle. Le tarif de référence est fixé nationalement dans le cadre de la campagne budgétaire des structures accueillant des publics en difficulté spécifique, avec un coût à la place fixé à 17 200 € par an pour les places créées depuis 2023.

Rapporté à l'appel à projets régional, le calcul est transparent : l'enveloppe est plafonnée à 157 320€ pour 9 places ouvertes toute l'année. Le premier appel obéissait à la même arithmétique, avec 349 600 € pour 20 places côté vauclusien. Autrement dit, le financement couvre une équipe resserrée, sans marge pour l'encadrement ni pour les temps de coordination non soignants — ce qui, du point de vue d'un porteur, pèse lourd dans la décision de candidater.

À l'échelle nationale, l'effort reste d'ailleurs modeste. L'instruction budgétaire fait état de 0,37 M€ d’EAP délégués au renforcement programmé de ces équipes, pour une dépense totale prévisionnelle de 2,34 M€. On mesure l'échelle réelle du dispositif : quelques dizaines d'équipes sur le territoire national, face à des besoins sans commune mesure.

Un dispositif rare, un signal pour la profession

Le déploiement demeure embryonnaire et très inégal selon les régions. En Auvergne-Rhône-Alpes, l'agence recense ses équipes et n'en dénombre que deux, la région comptant 2 ESSIP à fin 2024. En Île-de-France, le besoin est formulé en termes de couverture territoriale — il s'agit de mailler plus finement les territoires franciliens —, avec un appel à projets portant sur une ESSIP de 21 places en Seine-Saint-Denis.

Le portage, lui, est largement ouvert, ces équipes pouvant relever d'une personne morale de droit public comme d'un opérateur privé connaissant le public accueilli. Associations d'insertion, centres hospitaliers, gestionnaires médico-sociaux : le vivier de porteurs potentiels est vaste. Ce qui rend l'appel infructueux d'autant plus parlant — le blocage tient à la faisabilité, pas à l'éligibilité.

Pour la profession infirmière, ces équipes dessinent une voie d'exercice encore confidentielle mais cohérente avec l'évolution du métier : une pratique autonome, ancrée dans un territoire, où la coordination prime sur le geste technique. Une IDEC qui envisagerait cette bifurcation y retrouverait ses réflexes de pilotage d'équipe et de partenariat, appliqués à un public qui cumule renoncement aux soins et rupture de parcours. Le guide métier IDEC aide à repérer ces compétences transférables.

Sources officielles