Ce que dit précisément le décret

Le cœur du texte publié au Journal officiel tient en une dérogation. Le décret pose que, par dérogation à l'article D. 4362-18, l'opticien-lunetier peut réaliser les actes professionnels relevant de sa compétence conformément aux dispositions du présent code dans les établissements mentionnés au I de l'article L. 313-12 du code de l'action sociale et des familles — c'est-à-dire, notamment, les EHPAD. Jusqu'ici, l'examen de réfraction de l'opticien était cantonné à son lieu d'exercice habituel : le magasin. Les résidents les moins mobiles en étaient, de fait, souvent privés.

Le décret encadre aussi la circulation de l'information, un point qui parle directement aux coordinateurs. Pour chaque intervention, l'opticien-lunetier adresse un compte rendu au patient, au médecin prescripteur, au médecin coordonnateur et le cas échéant au médecin traitant, et ce par tout moyen garantissant la confidentialité des informations transmises. Le médecin coordonnateur est donc explicitement destinataire — un fil que l'IDEC devra tisser dans l'organisation quotidienne, en cohérence avec son rôle de coordination en EHPAD.

Sur le plan de la méthode, le texte n'est pas sorti de nulle part : avis du Haut Conseil des professions paramédicales du 14 avril 2026, il s'appuie sur un socle législatif clair, loi n° 2019-72 du 5 février 2019 visant à améliorer la santé visuelle des personnes âgées en perte d'autonomie, que vous pouvez consulter sur le texte de la loi sur la santé visuelle des personnes âgées.

Sept ans d'expérimentation derrière la généralisation

Cette généralisation est l'aboutissement d'une démarche prudente. La loi de 2019 avait ouvert un cadre dérogatoire : le directeur général de l'agence régionale de santé peut autoriser, au sein des établissements mentionnés au I de l'article L. 313-12 du code de l'action sociale et des familles, à titre expérimental, les opticiens-lunetiers à réaliser une réfraction et à adapter. L'expérimentation était délibérément bornée : un arrêté du ministre chargé de la santé définit les régions participant à l'expérimentation mentionnée au premier alinéa du présent article, dans la limite de quatre régions, et au plus tard dans les quatre mois précédant la fin de l'expérimentation, un rapport d'évaluation est réalisé par le Gouvernement et transmis au Parlement.

Le périmètre des actes autorisés était lui aussi balisé. Il couvrait les prescriptions médicales initiales de verres correcteurs en cours de validité, sauf opposition du médecin, mais aussi les corrections optiques des prescriptions médicales initiales de lentilles de contact oculaire, sauf opposition du médecin. Une garantie essentielle accompagnait le dispositif : l'opticien-lunetier informe la personne appareillée que l'examen de la réfraction pratiqué en vue de l'adaptation ne constitue pas un examen médical. Autrement dit, l'opticien complète le suivi ophtalmologique, il ne le remplace pas.

Sécurité et qualité : les garde-fous repris du cadre expérimental

Le décret d'expérimentation de 2020 avait fixé des exigences matérielles précises, utiles à connaître pour évaluer une intervention en établissement. L'opticien devait disposer d'un équipement transportable : projecteur de test (ou échelle d'acuité vision de loin/vision de près), monture de verres d'essai et boite de verres d'essai ou réfracteur ; frontofocomètre ; système d'information permettant d'enregistrer les résultats des examens réalisés. En cas d'incident du quotidien, l'opticien peut réaliser un examen de la réfraction pour délivrer sans ordonnance médicale un nouvel équipement — un atout réel quand on connaît la fréquence des lunettes cassées ou égarées en collectivité.

Deux principes protègent le résident. D'abord le libre choix : l'établissement respecte la liberté des résidents de choisir leur opticien-lunetier. Ensuite l'accès financier, puisque l'opticien devait proposer au moins un équipement appartenant à une classe à prise en charge renforcée, c'est-à-dire sans reste à charge. Enfin, un mécanisme de contrôle existait : en cas de manquement de l'opticien-lunetier à ses obligations, en particulier de sécurité des patients, l'autorisation pouvait être retirée. Ces repères restent une boussole de qualité pour les conventions à venir.

Ce que l'IDEC doit concrètement organiser

Sur le terrain, ce décret crée une opportunité et quelques tâches nouvelles. L'opportunité : améliorer une dimension trop souvent reléguée du soin gériatrique. Une mauvaise correction visuelle, ce sont des chutes, un repli, une dénutrition aggravée, une participation moindre aux animations. Faciliter l'examen de vue, c'est agir sur l'autonomie réelle des résidents — un objectif qui rejoint pleinement les compétences attendues de l'IDEC.

La santé visuelle reste en effet un angle mort fréquent du projet de soins. Beaucoup de résidents arrivent en établissement avec des lunettes anciennes, inadaptées à une réfraction qui a évolué, ou cassées et jamais remplacées faute de mobilité pour se rendre en magasin. Une basse vision non corrigée a des conséquences en cascade que tout cadre de santé connaît : majoration du risque de chute, désorientation, retrait des activités collectives, troubles de l'humeur, voire suspicion abusive de déclin cognitif alors que le résident, simplement, n'y voit plus. Le décret offre donc un levier concret pour rouvrir ce chapitre du soin, à condition que l'établissement s'en saisisse activement plutôt que d'attendre les demandes au cas par cas.

Pour transformer l'essai, quelques garde-fous méritent d'être posés d'emblée. Le consentement du résident, ou de son représentant, doit être tracé ; le suivi ophtalmologique de fond ne doit pas être abandonné au profit du seul passage de l'opticien ; et la coordination avec le médecin traitant comme avec le médecin coordonnateur doit rester systématique, conformément à l'esprit du texte. C'est en posant ce cadre que l'IDEC évitera deux écueils symétriques : la sous-utilisation du dispositif, et son glissement vers une logique commerciale déconnectée du parcours de soins du résident.

Les tâches, elles, sont de nature organisationnelle : recenser les besoins (résidents sans suivi visuel récent), informer les familles et recueillir leur accord, vérifier le libre choix de l'opticien, planifier les passages, et surtout intégrer le compte rendu de l'opticien au dossier de soins en lien avec le médecin coordonnateur. C'est typiquement le genre de procédure à formaliser et à inscrire dans la fiche de poste IDEC 2026, puis à outiller via la boîte à outils de l'IDEC. En transformant ce décret en circuit clair, l'IDEC fait de la santé visuelle un soin comme un autre — accessible, tracé, sécurisé.

Reste à suivre les modalités pratiques qui se préciseront dans les prochains mois : conventions entre établissements et opticiens, articulation avec les bilans de prévention et place de la santé visuelle dans l'évaluation gériatrique. Mais le signal envoyé par ce texte est clair : la vue des résidents n'est plus un soin de seconde zone que la dépendance reléguerait au second plan. Pour l'IDEC, c'est l'occasion d'ancrer un nouveau réflexe de coordination, au même titre que les soins dentaires ou auditifs trop souvent négligés en institution. Vous trouverez un panorama du métier et de ses évolutions dans notre guide du métier d'IDEC.

Sources officielles