Un rapport commandé par Matignon face à un angle mort statistique

Le temps de travail des médecins, tel est l'intitulé du rapport rendu public fin août. Le Premier ministre a confié à l’inspection générale des affaires sociales et à l’inspection générale des finances une mission visant à dresser l’état des lieux du temps de travail des médecins en ville et à l’hôpital. La commande politique part d'un besoin très concret : mieux comprendre comment se répartit, en pratique, l'activité des médecins entre consultations, gardes, tâches administratives et temps de coordination, pour ensuite pouvoir agir sur les leviers d'organisation plutôt que de se contenter de constater une pénurie ressentie sur le terrain.

Le constat de départ est sans détour : le temps de travail des médecins n’est aujourd’hui ni connu ni suivi. La mission va plus loin dans le diagnostic : il n’existe pas à l’heure actuelle de base de données et d’outils de suivi permettant aux pouvoirs publics d’avoir une connaissance précise du temps de travail des médecins. Ce déficit de connaissance n'est pas anecdotique : sans mesure fiable, difficile pour les pouvoirs publics d'ajuster les effectifs, de cibler les zones sous tension ou d'évaluer l'effet des dispositifs déjà mis en place pour compenser le manque de temps médical.

Une enquête de grande ampleur, mais un périmètre clairement circonscrit

Pour objectiver la situation, la mission a croisé plusieurs sources. Elle a mené une enquête auprès des directions d’établissements publics de santé (230 réponses pour un échantillon de 284 questionnaires adressés), complétée par une autre auprès des médecins de ces mêmes établissements (14 725 réponses) et une troisième auprès des médecins libéraux des sept spécialités médicales retenues (1 560 réponses). Ces données quantitatives ont été enrichies par des déplacements auprès de trois établissements hospitaliers (Hospices civils de Lyon, centre hospitalier de Tourcoing, GHU Paris Saclay de l’AP-HP).

Ce périmètre a ses limites, assumées par les auteurs eux-mêmes : La mission n’a néanmoins pas pu procéder, fautes de données suffisantes, à une analyse du temps de travail des médecins salariés du secteur privé (lucratif et non lucratif). Le rapport ne mentionne à aucun moment les établissements médico-sociaux, les EHPAD, ni la fonction de médecin coordonnateur : ce point mérite d'être gardé à l'esprit pour la suite de cet article. Autrement dit, les chiffres et constats qui suivent décrivent la médecine de ville et l'hôpital public, pas l'organisation médicale en établissement médico-social.

Ville : un temps d'exercice libéral en recul depuis quinze ans

Concernant la médecine de ville, les enquêtes déclaratives existantes comme les travaux sur les données statistiques de la mission montrent une baisse du temps de travail des médecins libéraux avec un phénomène plus marqué chez les médecins généralistes depuis une quinzaine d’années. Ce mouvement de fond touche différemment les spécialités : entre 2021 et 2025 le nombre de jours d'exercice libéral a diminué de 3 % à 8 %. Cette évolution ne se réduit pas à une question de volonté individuelle : elle s'inscrit dans une transformation plus large des attentes professionnelles, où la recherche d'un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle pèse de plus en plus dans les choix d'installation et d'organisation du cabinet.

Parallèlement, la mission observe que l’exercice mixte, soit le partage d’activité entre secteur libéral et salarié se développe significativement et devrait se poursuivre. Cette porosité croissante entre les deux modes d'exercice complique encore la lecture globale du temps médical disponible sur un territoire donné, puisqu'un même praticien peut désormais partager son activité entre un cabinet libéral et des vacations salariées.

Hôpital public : un pilotage insuffisant et un recours croissant à l'intérim

À l'hôpital public, le diagnostic est tout aussi net : dans les hôpitaux publics, la réglementation n’est pas systématiquement appliquée et le pilotage du temps médical peu développé. Ce déficit de pilotage n'est pas sans conséquence sur l'équilibre financier des établissements ni sur l'organisation quotidienne des services, qui doivent composer avec une ressource médicale à la fois rare et difficile à planifier dans la durée.

Sur la durée, Sur les cinq dernières années, la productivité hospitalière par médecin a diminué et le nombre de médecins a augmenté de même que les dépenses relatives aux dispositifs de compensation de déficit du temps médical (temps de travail additionnel, recours à l’intérim). Il s'observe tout particulièrement dans les centres hospitaliers moins attractifs que les CHU qui peuvent utiliser ces dispositifs comme outils d’attractivité. Autrement dit, ce que le rapport pointe n'est pas seulement une pénurie de médecins, mais aussi une difficulté structurelle à organiser le temps disponible, qui pousse certains établissements à s'appuyer davantage sur des solutions de court terme plutôt que sur une planification pérenne des effectifs.

Le rapport résume ce constat en des termes similaires : le pilotage du temps médical demeure insuffisamment structuré. Il souligne également que les établissements ont davantage recours aux dispositifs destinés à compenser les déficits, notamment le temps de travail additionnel et l'intérim. Le temps de travail additionnel, souvent désigné par le sigle TTA, correspond aux heures effectuées par un médecin hospitalier au-delà de ses obligations de service ; l'intérim médical, lui, consiste à faire appel à un praticien extérieur, généralement pour une durée limitée, afin de combler une vacance de poste ou une absence.

Quinze propositions pour objectiver et encadrer le temps médical

Pour remédier à ces constats, la mission formule quinze propositions structurées autour de trois axes. Le premier vise à améliorer la connaissance du temps de travail des médecins grâce aux données. Un deuxième axe cherche à mieux dimensionner et piloter la ressource médicale : il rassemble notamment « Proposition n° 11 : Mettre en œuvre un plan national de mise en conformité », « Proposition n° 12 : Mettre en place un plafond annuel maximum de montant » de temps de travail additionnel versé par médecin, une autre proposition distincte qui vise elle à circonscrire le déclenchement de ce même dispositif, lorsqu'il est lié à la permanence des soins, à la plage « 20 h à 8 h du matin », ainsi que « Proposition n° 14 : Missionner l’Anap pour la création de maquettes organisationnelles pour chaque spécialité, en lien avec les CNP, et rendre (…) » et, sur le plan territorial, « Proposition n° 15 : Créer une organisation territoriale des affaires médicales et mettre en place un dispositif de concertation au sein des GHT, visant (…) ». Un troisième axe vise à développer les organisations, coopérations professionnelles et outils numériques, notamment via la proposition d'interdire les cycles hebdomadaires inférieurs à 39 heures de temps clinique, lissée sur quatre mois.

Le détail de ces quinze propositions figure dans l'introduction et propositions du rapport, qui les classe par axe d'intervention plutôt que par ordre d'importance. Prises ensemble, elles dessinent une même logique : mieux connaître la ressource médicale disponible avant de chercher à l'optimiser, et donner aux établissements des outils de pilotage communs plutôt que des réponses au cas par cas.

Une mission interinspections

Le rapport a été co-écrit par une équipe mixte, associant les compétences économiques et financières de l'IGF à l'expertise sanitaire et sociale de l'IGAS. Côté IGF : François Auvigne, Rémy Slove, Léonore Lafargue, Olivier Pernet-Coudrier, Noémie Carlier. Côté IGAS : Thomas Le Ludec, Sophie Lebret. La page de présentation du rapport précise par ailleurs : Publié le 25/08/2026. Cette double signature illustre la manière dont la question du temps médical est aujourd'hui traitée autant comme un enjeu de santé publique que comme un enjeu de finances publiques, tant les dispositifs de compensation évoqués plus haut pèsent sur les budgets hospitaliers.

Quel écho pour les équipes de coordination en EHPAD ?

Ce rapport ne dit rien de l'organisation médicale en EHPAD : il ne l'évoque pas, ne la mesure pas et ne formule aucune recommandation à son endroit. Mais le constat national qu'il dresse — un temps médical mal connu, un pilotage insuffisant, un recours croissant à des solutions de compensation comme l'intérim — n'est pas sans écho, par extension, pour les IDEC qui peinent au quotidien à caler l'intervention du médecin coordonnateur avec le reste du parcours de soins du résident. Cette proximité de situation n'enlève rien à la spécificité du rôle de l'IDEC en EHPAD, dont les compétences de l'IDEC s'exercent justement là où la ressource médicale se fait rare. Pour approfondir ces enjeux d'organisation et de pilotage, les formations proposées par le site abordent notamment la coordination avec les médecins intervenants.

Sources officielles