Le sepsis frappe la France chaque année à une échelle mal connue des équipes de terrain : son incidence annuelle en France est de ~403/100,000, le taux de décès de 23%, de séquelles de 15%, et le coût moyen de ~€ 16,000 par hospitalisation. Face à ce constat, et alors qu'il n'existe pas de recommandation sur la prise en charge globale du sepsis en France avant ce texte, la HAS a comblé ce vide en janvier 2025 — avec un volet qui concerne directement les résidents les plus dépendants des EHPAD.

Une première recommandation nationale, longtemps attendue

La recommandation de bonne pratique de la Haute Autorité de santé sur la prise en charge du sepsis a été validée par le Collège le 29 janvier 2025. Elle fixe pour la première fois un langage commun et des seuils cliniques précis, à un moment où, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), ~49 millions de personnes sont atteintes de sepsis chaque année dans le monde, dont plus de 40% sont des enfants de moins de 5 ans, et ~11 millions en décèdent. Les conséquences ne s'arrêtent pas à la phase aiguë : un tiers des survivants meurt dans l'année qui suit l'épisode aigu, et ~50% ont des séquelles (déficiences physiques, cognitives, et mentales).

Le texte pose des définitions cliniques structurantes pour l'équipe soignante. Chez l'adulte, par un score Sepsis-related Organ Failure Assessment (SOFA) > 2 points (sur un maximum de 24), le sepsis est caractérisé, tandis que le choc septique se définit chez l'adulte, par la nécessité d'un traitement vasopresseur pour maintenir une pression artérielle moyenne à 65 mmHg et une lactatémie ≥ 2 mmol/L. Pour un repérage rapide au lit du résident, la HAS met en avant le quick SOFA (qSOFA), composé de trois points attribués à une pression artérielle systolique < 100 mmHg, une fréquence respiratoire > 22 cycles/min, et une altération des fonctions neurologiques centrales (score de Glasgow <15) — un outil directement mobilisable par l'IDE en poste, sans matériel de biologie.

Repérer tôt, sans multiplier les prélèvements inutiles

La recommandation encadre précisément la conduite à tenir en ambulatoire, c'est-à-dire dans le cadre où exercent la majorité des équipes d'EHPAD. La HAS recommande de considérer comme étant particulièrement à risque de développer un sepsis, les patients en ambulatoire ayant une infection suspectée ou documentée et présentant un ou plusieurs facteurs de risque, et propose un outil de calcul du risque : un score clinique ≥ 3 permet d'évaluer le risque de progression vers un sepsis.

Point notable pour les équipes qui s'interrogent sur l'intérêt d'une biologie systématique : chez un patient en ambulatoire ayant une infection suspectée ou documentée, la HAS recommande de ne pas doser les concentrations plasmatiques de lactate, de C reactive protein (CRP), ni de procalcitonine (PCT) pour identifier précocement le sepsis. En cas de transfert décidé, le prélèvement d'hémocultures doit comporter un total de 4 à 6 flacons (10 mL par flacon). Sur les outils numériques de surveillance à distance, la HAS reste prudente et indique qu'aucune recommandation sur la place des objets connectés pour identifier précocement le sepsis n'a pu être établie, faute de données suffisantes — un signal utile face aux argumentaires commerciaux de certains dispositifs de télésurveillance.

Autre point de vigilance qui concerne directement le circuit de signalement des événements indésirables en établissement : chez un patient en ambulatoire avec suspicion clinique de purpura fulminans, quel que soit l'âge, la HAS recommande l'administration immédiate d'une antibiothérapie parentérale (IV ou IM), ainsi qu'un transfert immédiat dans une structure hospitalière. Une fois la décision de transfert prise, contacter le 15 sans délai reste la première action recommandée. Consigne HAS explicite pour l'organisation du transport : Transporter de façon médicalisée les patients, quel que soit l'âge, vers un établissement disposant de soins critiques.

Le cas des résidents GIR 1 et 2 : la question du maintien en structure

La recommandation consacre un point spécifique aux personnes les plus dépendantes, qui constitue l'angle le plus directement opérationnel pour un IDEC. Selon la dernière étude de la DREES sur les établissements pour personnes âgées, plus de la moitié des résidents en Ehpad (55 %) sont en forte perte d'autonomie (GIR 1 ou 2) — précisément la population visée par la recommandation 21 de la HAS. Pour ces résidents, la recommandation 21 est explicite : Chez un patient ayant une infection suspectée ou documentée, et de GIR 1 et 2, en cas de suspicion de sepsis, nous recommandons de privilégier le maintien à domicile ou dans la structure médico-sociale en prenant en compte la balance bénéfice/risque d'une hospitalisation. Cette recommandation n'est pas un blanc-seing pour éviter tout transfert : hors situation de ce type, chez un patient ayant une infection suspectée ou documentée, hors contexte palliatif, en cas de suspicion de sepsis, la HAS recommande l'hospitalisation immédiate. La décision de maintien en structure suppose donc une évaluation clinique tracée, et non une orientation par défaut.

La HAS insiste également sur l'accompagnement gériatrique en cas d'hospitalisation : les personnes âgées (>75 ans) polypathologiques devraient être vues par les équipes mobiles de gériatrie, et une évaluation avec prise en charge gériatrique et gérontologique, dès le début de l'hospitalisation, est nécessaire de façon à prévenir des complications de type dénutrition, confusion, amyotrophie, troubles de la marche — des complications que toute IDEC ayant géré un retour d'hospitalisation connaît bien.

Prévention et suivi : ce que l'IDEC peut organiser dès maintenant

En matière de prévention, la recommandation replace un geste simple au premier plan : Nous recommandons comme mesure prioritaire de prévention du sepsis, l'application du calendrier vaccinal obligatoire, un rappel qui rejoint les campagnes de vaccination déjà pilotées par les IDEC en EHPAD. Sur le plan du diagnostic microbiologique, en cas de haut risque d'infection par une bactérie multirésistante (BMR), nous recommandons l'utilisation de tests microbiologiques à réponse rapide par rapport aux soins courants, un point à faire valoir dans le dialogue avec le laboratoire partenaire de l'établissement.

Le texte ne s'arrête pas à la phase aiguë. Pour organiser le retour en structure après une hospitalisation pour sepsis, la HAS recommande la mise en place d'un parcours d'accompagnement au retour à domicile pouvant être coordonné par des infirmiers de pratique avancée ou le médecin généraliste référent, avec une consultation de suivi organisée au plus tard à 3 mois après la sortie d'hospitalisation, par le médecin généraliste, le gériatre, ou le médecin MPR, le cas échéant. Plus largement, un suivi post-sepsis a minima à 3 mois et 1 an de l'hospitalisation, formalisé dans le livret remis à la sortie de l'hôpital est suggéré — un document que l'IDEC a tout intérêt à réclamer systématiquement et à intégrer au dossier de liaison du résident. Pour les situations les plus fragiles sur le plan social, la HAS recommande le recours et l'orientation vers un service d'aide sociale de proximité dans le cas de situations précaires et/ou à risque, identifiées en amont.

Concrètement, trois leviers ressortent de cette recommandation pour une équipe d'EHPAD :

  • Diffuser le qSOFA comme grille de repérage simple, utilisable par toute IDE au lit du résident, en complément des procédures de coordination des soins déjà en place dans l'établissement ;
  • Tracer explicitement, pour chaque résident GIR 1-2 suspect de sepsis, l'évaluation bénéfice/risque qui justifie un maintien en structure plutôt qu'un transfert automatique ;
  • Réclamer systématiquement le livret de sortie et organiser son intégration au dossier de liaison, pour sécuriser le suivi à 3 mois et à 1 an.

Ces trois points s'articulent avec les outils de pilotage qualité déjà mobilisés par les IDEC pour structurer leurs propres protocoles internes.

Sources officielles