Un allongement continu sur dix ans : les données DREES

Publiées début juin 2026, deux études de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) livrent un panorama chiffré de l'évolution des services d'urgences sur la dernière décennie. Le constat central : la durée médiane de passage aux urgences est passée de 2h15 en 2013 à 3h10 en 2023, soit une hausse de 55 minutes en dix ans. Cette dégradation est continue, structurelle, et touche l'ensemble des types de parcours.

En ventilant par type de passage, les données montrent que l'allongement est généralisé mais inégal selon la complexité du parcours :

  • Consultation seule (sans acte technique ni hospitalisation) : la moitié des patients dans ce cas passent moins de 1 h 35 aux urgences (+20 minutes par rapport à 2013).
  • Soins avec plateau technique : au moins 3 h 55 pour la moitié des patients (+1 h 15 par rapport à 2013).
  • Patients hospitalisés : les patients hospitalisés restent plus de 6h30 en 2023, soit une hausse de 1h45 par rapport à 2013.
  • Patients en UHCD (unité d'hospitalisation de courte durée) : les admissions en UHCD atteignent 17h30 de durée médiane en 2023.

Ce tableau chiffré est précieux pour les cadres de santé et les IDEC : il objective ce que les équipes vivent au quotidien, et permet de prioriser les leviers d'action là où l'allongement est le plus marqué.

Qui passe combien de temps aux urgences ?

Les données DREES permettent également de comprendre la répartition des patients selon leur type de parcours. 19 % des passages aux urgences se terminent par une consultation seule sans acte technique ni hospitalisation. 33 % des passages se terminent par des soins techniques, 9 % des passages aboutissent à une admission en UHCD et 17 % des passages aboutissent à une hospitalisation directe.

La dégradation est plus marquée pour les parcours complexes, c'est-à-dire ceux qui impliquent une hospitalisation ou un passage en UHCD. Pour les cadres de santé, cela signifie que c'est précisément sur les patients les plus lourds — ceux qui nécessitent des lits d'aval, une coordination pluridisciplinaire, une orientation vers des services spécialisés — que les délais se dégradent le plus. la DREES note que c'est particulièrement pour les patients aux parcours les plus longs que l'allongement est le plus marqué.

Les délais à chaque étape du parcours urgences

La seconde étude DREES (ER n°1373, juin 2026) détaille les délais à chaque étape du passage. Le résultat de premier plan : la moitié des patients attendent moins d'une demi-heure avant le début des soins, mais un patient sur dix attend plus de 2 heures 30 avant le début des soins. Ce gradient traduit une inégalité forte selon la complexité du tableau clinique et l'heure d'arrivée.

À l'échelle des étapes :

  • Enregistrement vers tri : Médiane : moins de 8 minutes, 10e percentile : plus de 30 minutes.
  • Tri vers début de prise en charge médico-soignante : Médiane : moins de 16 minutes, 10e percentile : plus de 2 heures.
  • Prise en charge vers sortie : Médiane : plus de 2 heures entre la prise en charge et la sortie.

L'heure de la journée joue également un rôle notable : les délais s'allongent en début d'après-midi, période qui correspond aux pics d'affluence dans la plupart des structures d'urgence. Pour les cadres de santé, cette information est directement actionnable dans la gestion prévisionnelle des effectifs et des plannings d'équipe.

Le goulot d'aval : l'enjeu majeur de coordination pour l'IDEC

Le facteur d'allongement le plus structurant identifié par la DREES est la recherche de lit d'aval pour les patients qui nécessitent une hospitalisation. la durée pour trouver un lit affiche une médiane de moins de 15 minutes, 10e percentile : plus de 6h10. Augmentation de 2h20 pour le 10e percentile. Autrement dit, un patient sur dix attend désormais plus de six heures aux urgences dans l'attente d'un lit d'hospitalisation.

La recherche de lit d'aval peut dépasser 6h10 pour les cas complexes. Ce chiffre pointe directement le problème de la coordination entre les urgences et les services d'aval — médecine interne, gériatrie, SSR, EHPAD, HAD — que les IDEC et cadres de santé sont en première ligne pour fluidifier.

C'est précisément sur ce levier que l'IDEC peut avoir le plus d'impact. La coordination en amont des urgences — par l'identification précoce des patients qui vont décompenser, par les consultations de suivi qui permettent d'éviter des admissions non programmées — et la coordination en aval — par le suivi des demandes de lits, la préparation des sorties, les contacts avec les équipes de ville — sont des missions qui définissent le cœur de la fiche de poste IDEC.

Ce que l'IDEC et le cadre de santé peuvent actionner

Les données DREES objectivent le problème ; elles ne définissent pas les solutions. Mais elles permettent d'orienter les efforts organisationnels. Trois pistes pour les équipes :

  • Réduire les admissions évitables : renforcer les consultations infirmières de suivi pour les patients en ALD, en EHPAD ou à domicile, afin de détecter précocement les signes de décompensation et éviter le passage aux urgences.
  • Anticipation des lits d'aval : en EHPAD, l'IDEC peut travailler avec l'équipe médicale sur des protocoles de retour post-hospitalisation qui facilitent la récupération du lit d'aval dans des délais raccourcis.
  • Gestion prévisionnelle des pics d'après-midi : adapter les plannings d'équipe pour renforcer les effectifs en début d'après-midi dans les structures qui connaissent ces pics d'affluence, conformément aux données DREES.

Ces leviers s'inscrivent directement dans le rôle de coordination de l'IDEC en EHPAD et à l'hôpital. Les données chiffrées de la DREES ne sont pas seulement un constat : elles sont un outil de plaidoyer pour justifier des renforcements d'effectifs, des réorganisations de service et des investissements dans la coordination ville-hôpital.

Un levier de plaidoyer pour les cadres de santé

Au-delà de l'analyse opérationnelle, les données DREES jouent un rôle important dans le discours institutionnel des cadres de santé. Face aux directions d'établissement, aux ARS et aux financeurs, disposer de chiffres officiels sur l'allongement structurel des passages aux urgences est un outil de plaidoyer puissant.

Le fait que les patients hospitalisés restent plus de 6h30 en 2023, soit une hausse de 1h45 par rapport à 2013, ou que les admissions en UHCD atteignent désormais 17h30 de durée médiane, ne peut être attribué à une baisse d'efficience des équipes soignantes. C'est un problème systémique, lié à la pénurie de lits d'aval, aux difficultés de coordination ville-hôpital et à l'augmentation de la complexité des tableaux cliniques — notamment chez les personnes âgées polypathologiques.

Pour l'IDEC en EHPAD, ces données rappellent l'importance de tout ce qui peut être fait en amont : prévention des décompensations, consultations de suivi rapprochées pour les résidents à risque, et préparation active des retours d'hospitalisation. Chaque admission aux urgences évitée est une heure de moins dans un couloir, un lit d'aval libéré, et une équipe soignante allégée.

Les études DREES sont disponibles sur le portail de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques. Elles constituent une base factuelle solide pour tout projet d'amélioration de la coordination urgences-aval dans un établissement ou un territoire de santé.

Sources officielles