Un rapport publié le 6 mai 2026
L'Académie nationale de médecine a publié le 6 mai 2026 un rapport intitulé « De l'obligation vaccinale contre la grippe chez tous les personnels soignants ». Le document, présenté en séance le 28 avril 2026 à l'issue de quatre mois de travaux d'un groupe d'experts, est sans ambiguïté : il réclame la vaccination antigrippale obligatoire et gratuite pour l'ensemble des professionnels de santé, qu'ils exercent en établissement hospitalier, en EHPAD ou en libéral.
Cette prise de position intervient au lendemain d'une saison grippale 2024-2025 qualifiée comme l'une des plus sévères de la décennie, avec entre 14 100 et 17 600 décès excédentaires estimés sur la période épidémique à l'échelle nationale. La France reste à moins d'un tiers de l'objectif fixé par l'OMS — 75 % de couverture vaccinale des soignants — avec seulement 20 % de professionnels de santé vaccinés en moyenne nationale.
Les cinq recommandations de l'Académie
Le rapport formule cinq recommandations opérationnelles :
- Obligation vaccinale antigrippale pour tous les soignants, hospitaliers comme libéraux
- Vaccination gratuite pour l'ensemble des professionnels concernés, y compris les libéraux
- Responsabilité de l'employeur de garantir un accès simple à la vaccination chaque automne
- Suivi régulier de la couverture vaccinale par établissement avec publication des résultats
- Communication nationale coordonnée sur les bénéfices de la vaccination pour les patients vulnérables
L'argumentation économique est centrale dans le rapport : vacciner les quelque deux millions de soignants concernés coûterait entre 20 et 30 millions d'euros par an, quand la grippe représente entre 1 et 2 milliards d'euros de coûts directs et indirects (consultations, hospitalisations, réanimation, absentéisme). Le rapport coût-bénéfice est de 1 pour 50 à 1 pour 100 en faveur de la vaccination.
La réalité chiffrée en EHPAD : moins d'un soignant sur trois vacciné
Les données de Santé Publique France pour la saison 2024-2025, recueillies auprès de plus de 10 000 infirmiers dans 1 680 EHPAD, dressent un tableau préoccupant :
- Infirmiers en EHPAD : 34,2 % de couverture vaccinale [IC : 32,6–35,8 %]
- Aides-soignants en EHPAD : 19,3 %
- Ensemble des professionnels salariés en ESMS : environ 21 %
- Objectif fixé par l'OMS : 75 %
Ces chiffres signifient que moins d'un infirmier sur trois et moins d'un aide-soignant sur cinq en EHPAD sont vaccinés contre la grippe, alors même que les résidents constituent la population la plus vulnérable face à cette infection. À titre de comparaison, la couverture vaccinale COVID-19 du personnel infirmier en EHPAD n'était que de 7,3 % lors des enquêtes récentes.
Une étude conduite dans des EHPAD en Île-de-France a mis en évidence une donnée particulièrement frappante : les établissements disposant d'une meilleure couverture vaccinale antigrippale de leur personnel enregistrent une réduction de la mortalité résidents de 20 %. L'impact du comportement vaccinal des soignants sur la survie des personnes âgées est donc directement mesurable.
La saison 2024-2025 : une épidémie de référence en EHPAD
La dernière saison grippale a duré 12 semaines — deux de plus que la moyenne décennale — et a dépassé les pics pré-COVID. Dans les établissements médico-sociaux, plus de 4 000 épisodes groupés d'infections respiratoires ont été signalés entre l'automne 2024 et le printemps 2025, dont la grippe était la cause principale devant le COVID-19 et le VRS. Les pics des épisodes groupés en EHPAD, des admissions en réanimation et de l'excès de mortalité ont atteint leur sommet la même semaine, établissant une corrélation directe entre la dynamique épidémique institutionnelle et la mortalité nationale.
C'est dans ce contexte que le groupe de travail de l'Académie nationale de médecine a été constitué en décembre 2025. Les experts ont conclu que les recommandations actuelles restaient insuffisamment suivies et que seule une obligation légale permettrait d'atteindre les seuils de couverture protecteurs.
Où en est la réglementation aujourd'hui ?
En 2026, la vaccination antigrippale des professionnels de santé est recommandée mais non obligatoire. La seule obligation vaccinale en vigueur concerne l'hépatite B (depuis 1991). L'obligation vaccinale COVID-19 a été suspendue par décret le 15 mai 2023.
La HAS publie chaque année un indicateur de couverture vaccinale antigrippale du personnel (indicateur IQSS – Infections Associées aux Soins), intégré au tableau de bord qualité des établissements de santé et des EHPAD. Cet indicateur est également suivi dans les ESMS.
Le parcours législatif 2025-2026
La question de l'obligation vaccinale a connu une accélération notable ces derniers mois :
- 8-9 novembre 2025 : l'Assemblée nationale rejette l'article du PLFSS 2026 ouvrant la voie à l'obligation pour les résidents d'EHPAD et les soignants
- 23 novembre 2025 : le Sénat vote pour l'obligation vaccinale pour les soignants libéraux exerçant en EHPAD
- 6 mai 2026 : l'Académie nationale de médecine publie son rapport favorable à l'obligation pour tous les soignants
- Été 2026 : avis de la HAS attendu — condition sine qua non pour qu'une obligation légale entre en vigueur
La Fédération Nationale des Infirmiers (FNI) s'est clairement prononcée en faveur de l'obligation, jugeant que les appels à la responsabilité individuelle « montrent leurs limites, comme les chiffres le démontrent aujourd'hui ». L'enjeu est désormais dans les mains de la HAS, dont l'avis est attendu avant fin août 2026.
Ce que cela change pour l'IDEC en EHPAD
L'IDEC est précisément la professionnelle qui organise et pilote les campagnes de vaccination en EHPAD, en coordination avec le médecin coordonnateur. Elle suit les taux de couverture vaccinale — désormais intégrés aux indicateurs IQSS —, gère les refus et assure la traçabilité dans les dossiers de soins. L'éventuelle obligation légale la concernera directement à plusieurs niveaux.
Une campagne soignants plus simple à organiser
Aujourd'hui, chaque automne, l'IDEC doit négocier avec les réticences individuelles, rappeler les recommandations et documenter les refus. Une obligation légale supprimerait ce travail de persuasion chronophage et renforcerait l'autorité de la direction dans l'organisation de la campagne. L'IDEC pourrait consacrer son énergie à la logistique plutôt qu'à la conviction.
Les libéraux intervenant en EHPAD : un nouveau périmètre
Le vote du Sénat de novembre 2025 ciblait spécifiquement les soignants libéraux exerçant en EHPAD (kinésithérapeutes, infirmiers libéraux, pédicures-podologues). Si l'obligation s'applique à eux, l'IDEC devra contrôler leur statut vaccinal avant toute intervention, ce qui implique une procédure d'accueil formalisée incluant la vérification de la preuve vaccinale.
La responsabilité de l'employeur formalisée
L'Académie de médecine recommande de confier à l'employeur la mission de faciliter l'accès à la vaccination et d'en garantir la réalisation, y compris par une prise en charge financière pour les libéraux. Concrètement, cela implique un budget spécifique, des créneaux dédiés organisés sur le temps de travail, et une coordination avec la médecine du travail que l'IDEC sera au cœur de piloter.
Ce que l'IDEC peut faire dès maintenant
Sans attendre l'avis de la HAS, plusieurs actions préventives sont souhaitables dès aujourd'hui :
- Calculer et documenter le taux de couverture vaccinale grippe de l'équipe soignante — c'est l'indicateur IQSS suivi par la HAS
- Planifier dès l'été la campagne de vaccination automne 2026, en intégrant un volet soignants libéraux intervenant dans l'établissement
- Sensibiliser l'équipe aux données épidémiologiques : la réduction de mortalité résidents de 20 % liée à la couverture vaccinale du personnel est un argument factuel et concret
- Formaliser la procédure d'accueil des intervenants libéraux pour anticiper un contrôle du statut vaccinal
Ces démarches s'inscrivent pleinement dans les missions de prévention des risques en EHPAD et dans le rôle de l'IDEC tel que défini par le décret n°2025-897 du 4 septembre 2025. La gestion des risques épidémiques fait partie des compétences clés de l'IDEC et prend une dimension réglementaire croissante.
L'été 2026 sera décisif
L'avis de la HAS, attendu avant fin août 2026, sera le tournant. Si la Haute Autorité se prononce favorablement, une obligation légale pourrait entrer en vigueur pour la campagne antigrippale 2026-2027 — dont le lancement est habituel mi-octobre. Le calendrier est serré, mais l'IDEC qui anticipe dès maintenant sera en avance sur la réglementation.
Quelles que soient les décisions politiques à venir, les données épidémiologiques sont sans appel : une couverture vaccinale antigrippale insuffisante du personnel soignant coûte des vies parmi les résidents. C'est ce que rappelle le rapport de l'Académie nationale de médecine — et c'est suffisant pour agir sans attendre la loi.