Un cadre juridique construit par étapes

La pratique avancée infirmière repose sur une définition internationale précise : selon le Conseil international des infirmières, il s'agit de l’exercice d’infirmiers ayant acquis, à l’issue d’une formation supérieure (au minimum de niveau master), des connaissances théoriques approfondies, des compétences cliniques avancées et une capacité à prendre des décisions complexes. C'est la loi de modernisation de notre système de santé qui a ouvert la voie sur le plan juridique : Son article 119 a créé l’article L. 4301-1 du code de la santé publique, qui reconnaît la possibilité, pour les auxiliaires médicaux, d’exercer en pratique avancée. Un décret est ensuite venu préciser le contenu de cet exercice : l’infirmier en pratique avancée dispose de compétences élargies par rapport à celles de l’infirmier diplômé d’État, lui permettant de participer à la prise en charge globale des patients dont le suivi lui est confié par un médecin. Le texte complet du rapport de la mission flash retrace l'ensemble de ces évolutions réglementaires.

Des effectifs très en retrait par rapport aux objectifs

Le contraste est net entre les ambitions initiales et la réalité du terrain. Le Ségur de la santé avait ensuite fixé une cible intermédiaire de 3 000 IPA formés ou en formation à la fin de l’année 2022. Un premier bilan montrait déjà l'ampleur du retard : seuls 581 IPA étaient diplômés, 1 366 en formation et 131 exerçaient en ville. La situation a certes progressé depuis : le recensement 2025-2026 réalisé par l’Unipa fait état de 3 973 IPA diplômés et de 1 988 étudiants en formation, mais l'écart avec l'objectif de départ demeure considérable.

La répartition géographique et par mode d'exercice pose elle aussi question pour les équipes coordonnées par un IDEC : environ la moitié des IPA diplômés exercent actuellement à l’hôpital public, selon la Fédération hospitalière de France, tandis que l'exercice libéral progresse : La Cnam recensait 712 IPA libéraux en 2025, contre environ 400 en 2024. Dans certains territoires, la présence reste quasi symbolique : en 2024, Mayotte, la Guadeloupe et la Martinique ne comptaient chacun qu’un seul IPA, un déséquilibre qui pèse directement sur les possibilités de recrutement des directions d'établissement.

Les freins identifiés par les rapporteurs

Le rapport pointe plusieurs verrous structurels. Sur le plan du pilotage national, les députés relèvent l’absence de mobilisation du comité de suivi IPA, qui ne s’est plus réuni après 2021, ce qui prive la profession d'un espace de concertation avec les tutelles. Le Conseil national professionnel des IPA dénonce quant à lui l’absence totale de communication des tutelles, entretenant la confusion entre IPA, infirmiers spécialisés et protocoles de coopération, une confusion que les IDEC constatent régulièrement lors du recrutement.

Le modèle économique de l'exercice libéral apparaît également fragile : le revenu moyen d’un IPA exerçant en libéral était inférieur à 800 euros par mois en 2022, très loin du revenu-cible de 3 000 à 3 300 € nets par mois, pour une patientèle d’un peu moins de 400 patients sur lequel les forfaits avaient été calibrés. La Cnam explique cet écart par une activité encore limitée : la file active moyenne s’établit actuellement autour de 330 patients et que l’intensité du suivi atteint seulement 1,2 forfait par patient et par an. Le modèle forfaitaire lui-même reste modeste : L’ensemble représentait ainsi 177 euros par patient la première année, en incluant le forfait de premier contact, puis 157 euros les années suivantes.

Le coût de la formation constitue un autre frein largement documenté. L'aide conventionnelle existante reste limitée : Cette aide, non renouvelable et versée en deux annualités, s’élève à 15 000 euros pour les infirmiers libéraux exerçant en métropole, et à 17 000 euros pour ceux exerçant dans les départements et régions d’outre-mer, alors que le coût global d’une formation IPA peut atteindre entre 40 000 et 50 000 euros lorsque sont pris en compte les frais pédagogiques, selon la Fédération hospitalière de France. Les capacités d'accueil en stage restent, de surcroît, un goulot d'étranglement : moins d’une dizaine d’universités – sur les trente-trois qui proposent la formation – auraient agréé leurs terrains de stage.

Un accès direct progressivement élargi aux établissements médico-sociaux

Sur le plan juridique, plusieurs textes récents ont modifié les conditions d'exercice des IPA. La loi Rist 2, qui a ouvert la possibilité d’un accès direct aux IPA (article L. 4301-2 du code de la santé publique), sans adressage préalable par un médecin, dans les établissements de santé, les établissements et services médico-sociaux, concerne ainsi directement les EHPAD. Plus récemment, la loi infirmière est allée plus loin : Cette loi a étendu les lieux d’exercice des IPA pour inclure la protection maternelle et infantile, les établissements scolaires, les services de prévention et de santé au travail, et elle a ouvert la possibilité, pour les infirmiers anesthésistes (Iade), les infirmiers de bloc opératoire (Ibode) et les puériculteurs « d’exercer en pratique avancée selon des modalités propres à leur spécialité ». Le détail de ces évolutions figure dans le code de l'action sociale et des familles consultable sur Légifrance.

Les recommandations pour consolider la profession

Le rapport formule une série de recommandations pour sortir de cette situation. La première vise le pilotage national : les rapporteurs invitent à élaborer une stratégie nationale d’implantation des IPA, définissant les besoins prioritaires, les types de postes à développer, les conditions d’exercice attendues. D'autres recommandations portent sur l'architecture des formations, avec la proposition de créer une mention IPA « enfants et familles », intégrant les besoins de santé de l’enfant en ville, en santé scolaire, en protection maternelle et infantile, ou encore de remplacer la condition des trois années d’exercice préalable par une évaluation des compétences cliniques, du raisonnement infirmier et de la capacité à analyser des situations complexes pour l'entrée en formation.

Sur l'accès direct, les députés demandent de garantir un accès direct fluide aux IPA, en l’élargissant au-delà des structures d’exercice coordonné. Enfin, la dernière recommandation touche directement au financement des postes en EHPAD : il s'agit de mettre au point un modèle économique pérenne valorisant l’expertise IPA et autorisant une pratique décloisonnée entre les différents lieux d’exercice (hôpital, établissements médico-sociaux, ville). Ce modèle devrait ainsi permettre le financement de postes mixtes (ville/hôpital ; ville/Ehpad ; etc.) favorisant une réelle coordination globale des parcours.

Ce que ce bilan change pour l'organisation des équipes en EHPAD

Pour un IDEC, ce rapport n'est pas qu'un exercice parlementaire : il éclaire directement les arbitrages de recrutement et d'organisation des équipes. L'ouverture de l'accès direct aux établissements médico-sociaux ouvre la voie à une intégration plus fluide de l'IPA dans le parcours de soins du résident, sans passage systématique par le médecin coordonnateur pour certains actes. Cela suppose une clarification des rôles respectifs, d'autant que l'infirmier coordonnateur occupe déjà une place centrale dans le pilotage médical de l'établissement : selon le cadre légal en vigueur, l'infirmier coordonnateur concourt à l'exercice des missions des médecins coordonnateurs mentionnées aux 1°, 2°, 4°, 5° et 8° à 10° de l'article D. 312-158. L'arrivée d'un IPA dans l'équipe ne se substitue donc pas à ces missions, mais vient enrichir la répartition des compétences autour du résident, à charge pour l'IDEC d'organiser cette articulation au quotidien.

La perspective de postes mixtes ville/EHPAD, portée par les rapporteurs, pourrait aussi changer la donne pour les professionnels qui envisagent une évolution vers la coordination. Un tel financement partagé permettrait à un IPA d'intervenir à la fois en cabinet libéral et au sein d'un établissement, sans que l'un des deux employeurs supporte seul le coût du poste. Pour les directions et les IDEC qui peinent à identifier un candidat IPA disponible à temps plein, ce type de montage pourrait faciliter l'accès à cette expertise clinique avancée, en particulier sur les territoires les moins dotés.

Reste que l'intégration d'un IPA dans une équipe suppose un travail préalable de clarification des rôles, comparable à celui que l'IDEC mène déjà avec les autres professionnels de l'établissement. La description précise des compétences et responsabilités qui structurent la fonction de coordination reste, à ce titre, un point de repère utile pour situer l'apport spécifique de l'IPA sans dupliquer les missions existantes. De la même manière, la montée en compétences de l'ensemble de l'équipe soignante, via des parcours de formation continue adaptés aux réalités du secteur médico-social, conditionne la capacité d'un établissement à tirer parti de cette nouvelle organisation.

Le rapport souligne enfin que la méconnaissance institutionnelle de la profession freine encore son déploiement sur le terrain, ce qui rejoint un constat que beaucoup d'IDEC font déjà au quotidien : la fonction d'IPA reste mal identifiée par les équipes et par les familles. Une pédagogie interne, associée à une définition claire du périmètre d'intervention, conditionnera largement la réussite des recrutements à venir en EHPAD.

Sources officielles