Quand les tiques n'attendent pas le médecin
La maladie de Lyme (borréliose à tiques) touche chaque année des dizaines de milliers de Français. Avec un taux d'incidence qui a atteint 104 cas pour 100 000 habitants en 2018 selon le Réseau Sentinelles, et des disparités régionales importantes — le Centre, l'Est et le Limousin dépassent régulièrement les 100 cas pour 100 000 —, la rapidité de la prise en charge au stade 1 est déterminante pour éviter une évolution vers des formes articulaires ou neurologiques parfois invalidantes.
Or, dans les zones rurales sous-dotées en médecins, le délai d'accès à une consultation peut dépasser 48 à 72 heures. C'est pour répondre à ce défi qu'une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) d'un département rural du Centre de la France a mis en place en 2025 un protocole local de coopération autorisant des infirmières à prescrire des antibiotiques dès l'apparition d'un érythème migrant. Un article publié sur infirmiers.com le 30 mars 2026 a mis en lumière ce dispositif et ses premiers résultats, suscitant un intérêt croissant dans la communauté soignante.
Un protocole encadré : conditions strictes et formation obligatoire
Un cadre réglementaire solide
Ce protocole s'appuie sur l'arrêté du 17 août 2023, qui a établi le cadre juridique des protocoles locaux de coopération en CPTS, déjà expérimentés avec succès pour la cystite non compliquée et l'angine à streptocoque. Déclaré auprès de l'ARS compétente — et effectif dès sa déclaration —, le dispositif implique plusieurs médecins délégants et une équipe de professionnels de santé délégués : des infirmières exerçant en libéral dans la zone et des pharmaciens d'officine.
Avant d'être habilités à prendre en charge les patients, les professionnels délégués ont suivi une formation de 7 heures dispensée par un infectiologue du CHU de référence du territoire. Cette formation porte sur la biologie de Borrelia burgdorferi, la sémiologie de l'érythème migrant, les critères d'exclusion du protocole et la conduite à tenir en cas de doute diagnostique.
La rémunération prévue — 12 € par patient pour l'infirmière déléguée, 4 € pour le médecin délégant — a été conçue pour valoriser ces actes de soins non programmés dans un contexte où leur faible rémunération constitue souvent un frein au développement des coopérations interprofessionnelles.
Un périmètre d'indication strictement délimité
Le protocole ne s'applique qu'à une seule indication : la présence d'un érythème migrant caractéristique — la lésion cutanée en anneau, érythémateuse et expansive, apparaissant entre 48 heures et 30 jours après la piqure de tique. Les critères d'exclusion sont explicites et non négociables :
- Tique encore accrochée au moment de la consultation
- Piqure datant de moins de 24 heures
- Signes articulaires, neurologiques ou ophtalmologiques (stades 2 et 3 — réorientation médicale obligatoire)
Les antibiotiques utilisés sont conformes aux recommandations actualisées de la Haute Autorité de Santé (HAS, février 2025) : doxycycline en première intention (adulte et enfant), amoxicilline ou azithromycine en alternative selon le profil du patient. Ces recommandations intègrent aussi, pour la première fois, la prise en charge du syndrome post-borréliose de Lyme traité (PTLDS), caractérisé par une fatigue invalidante et des douleurs musculosquelettiques persistant plus de 6 mois après traitement.
Des résultats convaincants : 42 patients, zéro réorientation
Le bilan de la première année de fonctionnement est éloquent : 42 patients ont été inclus, dont une partie prise en charge directement par des infirmières sans consultation médicale préalable. Parmi ces patients, un tiers présentait un érythème migrant justifiant la mise en route d'une antibiothérapie. Résultat clé : aucune réorientation médicale non planifiée n'a été nécessaire. Aucun incident ou événement indésirable lié au protocole n'a été signalé.
Ces chiffres démontrent que des infirmières formées et encadrées peuvent diagnostiquer un stade 1 de maladie de Lyme avec fiabilité et initier un traitement antibiotique adapté — dans un cadre où le médecin reste informé et coordinateur du suivi.
Le dispositif commence à essaimer : une CPTS d'une autre région a adopté une déclinaison du protocole avec une formation allongée. La fédération nationale des CPTS dispose d'un document de référence permettant aux structures qui le souhaitent de déployer ce type de protocole sur leur territoire.
Le cadre législatif national : la loi infirmière 2025 prépare la généralisation
La loi 2025-581 et le décret 2025-1306 : un socle pour demain
Ces protocoles locaux s'inscrivent dans un mouvement législatif majeur. La loi n°2025-581 du 27 juin 2025 portant reconnaissance de la profession infirmière a, pour la première fois, posé dans le droit français les bases d'une prescription infirmière autonome : consultation infirmière en accès direct, diagnostic infirmier reconnu, prescription encadrée de produits de santé et d'examens. Elle est complétée par le décret n°2025-1306 du 24 décembre 2025, qui refonde l'exercice infirmier dans le Code de la santé publique.
Concrètement, des arrêtés définissant les listes d'actes et de médicaments prescrits en rôle propre sont attendus au plus tard le 30 juin 2026. Ces textes pourraient ouvrir la voie à une généralisation — au-delà des protocoles locaux de coopération — de la prescription infirmière pour des pathologies comme la maladie de Lyme, selon les zones de prévalence et les besoins identifiés.
Un précédent solide : angine et cystite déjà délégués
Le protocole Lyme ne part pas de zéro. Depuis l'arrêté du 17 août 2023, des infirmières de CPTS peuvent déjà prendre en charge l'angine bactérienne à streptocoque (sur TROD positif) et la cystite non compliquée sans prescription médicale préalable. Ces protocoles, implantés sur plusieurs territoires, ont démontré leur sécurité clinique et leur pertinence organisationnelle. Ils constituent le précédent juridique direct sur lequel s'appuient les nouveaux protocoles, y compris celui sur la maladie de Lyme.
Ce que cela implique pour les IDEC en EHPAD
Un signal pour la coordination des soins en zones à forte prévalence
Aujourd'hui, les IDEC en EHPAD ne sont pas directement concernées par les protocoles CPTS, qui impliquent des infirmières libérales et des pharmaciens d'officine dans un cadre de soins non programmés en ambulatoire. Mais l'extension des compétences de prescription infirmière interroge directement les missions de coordination des IDEC.
Dans les EHPAD situés dans des zones à forte prévalence de tiques — notamment dans les régions du Centre, de l'Est et du Limousin —, des résidents peuvent présenter un érythème migrant après des activités en plein air ou dans les espaces verts de l'établissement. Actuellement, la procédure standard impose une consultation médicale avant toute prescription. Dans le cadre des procédures de circuit du médicament en EHPAD, l'IDEC peut d'ores et déjà anticiper ces situations en mettant en place des protocoles de surveillance spécifiques aux piqures de tiques, en lien avec le médecin coordonnateur.
Anticiper les évolutions réglementaires : préparer les équipes
À mesure que les arrêtés d'application de la loi 2025-581 seront publiés, le périmètre du rôle propre infirmier va s'élargir. Les IDEC devront adapter leurs protocoles d'établissement, former leurs équipes IDE aux nouvelles compétences, et redéfinir les interfaces avec les IDEL partenaires. Le programme de formation continue disponible sur notre page formations IDEC peut accompagner cette montée en compétences.
La formation de 7 heures dispensée dans le cadre du protocole Lyme — sur la biologie de Borrelia, la sémiologie de l'érythème migrant, les critères d'exclusion — peut d'ailleurs inspirer des actions de DPC pour les équipes IDE et IDEC en EHPAD dans les zones les plus exposées. La surveillance épidémiologique de Santé publique France fournit les données régionales pour identifier les établissements les plus concernés. Pour une remontée et gestion formalisée des cas, consultez notre guide sur les événements indésirables et EIG.
Maladie de Lyme : données clés pour les IDEC
- Incidence nationale : pic à 104 cas pour 100 000 habitants en 2018 ; tendance à la hausse depuis 2010 selon le Réseau Sentinelles
- Régions les plus touchées : Centre, Est de la France, Limousin (jusqu'à 239 cas/100 000 sur la période 2011-2016)
- Réservoir principal : tique Ixodes ricinus, active d'avril à octobre — prudence lors des sorties en espaces verts
- Stade 1 : érythème migrant — traité efficacement par antibiotiques si pris en charge rapidement
- Stades 2 et 3 : atteintes articulaires, neurologiques, cardiaques — nécessitent impérativement une prise en charge médicale spécialisée
- Recommandation HAS 2025 : doxycycline en première intention (adulte et enfant de moins de 8 ans inclus)
- PTLDS : syndrome post-borréliose de Lyme traité — reconnu officiellement dans les recommandations HAS 2025 pour la première fois
Pour mieux comprendre le cadre d'exercice infirmier en EHPAD et les nouvelles missions attendues, consultez notre guide sur le rôle de l'IDEC en EHPAD et notre guide métier complet de l'IDEC. Ces ressources vous aideront à anticiper les évolutions réglementaires en cours.