Le bulletin Ă©pidĂ©miologique publiĂ© par SantĂ© Publique France en mars 2026 est sans appel : en 2024, 174 824 hospitalisations et 20 148 dĂ©cĂšs ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s chez les personnes de 65 ans et plus Ă la suite d'une chute, soit une hausse de 20,5 % des hospitalisations et de 18 % des dĂ©cĂšs depuis 2019. Ces chiffres interviennent alors que le Plan national antichute 2022-2024 visait prĂ©cisĂ©ment une rĂ©duction de 20 % â un objectif non atteint, voire inversĂ©. En parallĂšle, l'arrĂȘtĂ© du 6 fĂ©vrier 2026 rend dĂ©sormais obligatoire la dĂ©claration des protocoles chutes dans le RAMA. Pour l'IDEC, la pression est double : Ă©pidĂ©miologique et rĂ©glementaire.
Un bilan épidémiologique alarmant
Les donnĂ©es de SantĂ© Publique France couvrent la pĂ©riode 2015-2024 et rĂ©vĂšlent une tendance lourde. Si toutes les tranches d'Ăąge sont touchĂ©es, la progression est particuliĂšrement marquĂ©e chez les 65-74 ans (+27,3 % entre 2019 et 2024), en lien avec l'entrĂ©e massive de la gĂ©nĂ©ration baby-boom dans cette classe d'Ăąge. Chez les 85 ans et plus â cĆur de cible des EHPAD â le taux d'hospitalisation reste le plus Ă©levĂ© en valeur absolue : 8,6 fois supĂ©rieur Ă celui des 65-74 ans, et la mortalitĂ© post-chute 29 fois plus Ă©levĂ©e.
Par sexe, les femmes sont plus exposées aux hospitalisations (1 342 pour 100 000 contre 978 pour les hommes), mais les hommes décÚdent proportionnellement davantage des suites d'une chute (165 pour 100 000 contre 124). Ces différences tiennent à la fois à la prévalence de l'ostéoporose chez les femmes et à la plus grande fragilité vasculaire et fonctionnelle des hommes ùgés.
En EHPAD, une exposition particuliÚrement élevée
L'environnement institutionnel concentre les facteurs de risque. En EHPAD, un rĂ©sident sur deux chute chaque annĂ©e, avec un taux moyen de 1,7 chute par lit par an â contre 0,6 en milieu domiciliaire. Le risque de rĂ©cidive est trĂšs Ă©levĂ© : une personne ayant chutĂ© a 20 fois plus de risques de rechuter dans les 12 mois suivants.
Les conséquences sont lourdes. Les chutes représentent la premiÚre cause de décÚs accidentel chez les 65 ans et plus en France. Chaque année, 55 000 fractures du col du fémur sont enregistrées, dont 90 % surviennent aprÚs une chute. Un quart de ces patients décÚdent dans les 12 mois suivant la fracture, et entre 30 % et 50 % voient leur autonomie définitivement réduite. Le coût pour la collectivité atteint 2 milliards d'euros par an, dont 1,5 milliard à la charge de l'Assurance Maladie.
Au-delà des données nationales, les chutes génÚrent un impact organisationnel direct sur l'EHPAD : hospitalisations en urgence, déclarations d'événements indésirables, mobilisation de l'équipe, gestion des familles. L'IDEC est en premiÚre ligne à chaque étape. Voir également notre guide sur la gestion des événements indésirables et EIG.
Le RAMA 2026 : une nouvelle obligation pour l'IDEC
L'arrĂȘtĂ© du 6 fĂ©vrier 2026 a fixĂ© le modĂšle type du nouveau RAMA (rapport annuel d'activitĂ© mĂ©dicale) applicable aux EHPAD. Ce document, dont la production est obligatoire dĂšs le rapport portant sur l'exercice 2025, est soumis via la plateforme SIDOBA, avec double signature du mĂ©decin coordonnateur et du directeur.
Son chapitre 4 â « Protocoles cliniques et Ă©valuations » â intĂšgre dĂ©sormais de façon explicite et obligatoire l'Ă©tat de dĂ©ploiement des protocoles chutes, nutrition, contention, douleur et escarres. Ce n'est plus une dĂ©claration facultative : il faut documenter prĂ©cisĂ©ment les outils utilisĂ©s, leur taux de dĂ©ploiement et leur mise Ă jour.
Pour l'IDEC, cela signifie concrĂštement :
- Vérifier que les protocoles chutes en vigueur sont à jour, formalisés et accessibles dans le DUI
- S'assurer que les évaluations du risque de chute sont tracées dans les dossiers résidents
- Coordonner la contribution de l'équipe soignante à la rédaction du chapitre 4
- Préparer les indicateurs à documenter avant la soumission sur SIDOBA au printemps 2026
Le RAMA est signé par le médecin coordonnateur et le directeur, mais c'est bien l'IDEC qui assure le pilotage opérationnel de la collecte et de la structuration des données soins. Cette obligation réglementaire renforce la légitimité de son rÎle, déjà officialisé par le décret n° 2025-897 du 4 septembre 2025. Retrouvez l'ensemble des responsabilités liées à ce décret sur notre guide du rÎle de l'IDEC en EHPAD.
Les outils d'évaluation recommandés par la HAS
La HAS recommande une évaluation systématique du risque de chute pour tout résident de 65 ans et plus, en particulier aprÚs une premiÚre chute. Plusieurs outils validés sont disponibles :
- Timed Up and Go Test (TUG) : se lever d'une chaise, marcher 3 mÚtres, revenir. Un résultat supérieur à 20 secondes indique un risque élevé. Test rapide (1-2 min), applicable par tout soignant formé.
- Ăchelle de Morse : Ă©valuation de 6 facteurs de risque en moins d'une minute (antĂ©cĂ©dents de chutes, diagnostic secondaire, aide Ă la marche, perfusion, dĂ©marche, Ă©tat mental). Score > 45/125 = risque Ă©levĂ©.
- Test de la station unipodale : maintien sur un pied ; un résultat inférieur à 5 secondes est considéré comme pathologique.
- Score de Tinetti (POMA) : évaluation de la marche et de l'équilibre sur 28 points. Score †19 = risque trÚs élevé.
La HAS prĂ©conise une approche multifactorielle de grade A : l'Ă©valuation doit intĂ©grer une analyse des mĂ©dicaments (psychotropes, hypotenseurs), de la vision, de l'hydratation, de la nutrition et de l'environnement physique du rĂ©sident. L'IDEC organise cette Ă©valuation pluridisciplinaire et s'assure de sa traçabilitĂ©. Le mĂȘme type d'approche multifactorielle s'applique Ă la prĂ©vention des escarres, documentĂ©e sur notre page dĂ©diĂ©e aux protocoles escarres.
Solutions prouvées : ce que les données montrent
L'activité physique adaptée (APA) est l'intervention dont le niveau de preuve est le plus élevé. Les études compilées par l'INSERM montrent qu'un programme structuré de 2 à 3 séances par semaine (45-60 minutes, ciblant l'équilibre, le renforcement musculaire et la coordination) permet de réduire les chutes de 23 % à 32 % selon les études et les durées d'intervention.
D'autres interventions présentent un impact documenté :
- Supplémentation en vitamine D (800-1 000 UI/j, cible ℠75 nmol/L) : réduction des chutes de 20 % chez les 70 ans et plus
- Révision médicamenteuse (déprescription des psychotropes selon la liste de Laroche et les algorithmes STOPP/START V2) : impact significatif sur le risque de chute et de syndrome confusionnel
- Aménagement environnemental (barres d'appui, éclairage nocturne, sol antidérapant) : jusqu'à 35 % de réduction des incidents dans les établissements ayant bénéficié d'un accompagnement ARS structuré
- Ceintures airbag connectées : dans les déploiements pilotes documentés, aucune fracture de hanche n'a été observée chez les porteurs, avec une réduction des lésions majeures de 60 %
Ce que l'IDEC doit mettre en place avant le printemps 2026
Le calendrier SIDOBA est court. L'IDEC doit rapidement :
- Auditer les protocoles chutes existants : sont-ils datés, validés, accessibles dans le DUI ? Correspondent-ils aux recommandations HAS actuelles ?
- Vérifier la traçabilité des évaluations : chaque résident à risque a-t-il un résultat de TUG, Morse ou Tinetti enregistré ?
- Former ou recycler l'Ă©quipe aux outils d'Ă©valuation et Ă la prĂ©vention â mobiliser le catalogue de formations pour structurer le plan annuel
- Rédiger ou actualiser le plan de prévention personnalisé pour chaque résident à risque identifié, avec les interventions programmées (APA, vitamine D, révision médicamenteuse)
- Préparer la contribution au chapitre 4 du RAMA : état des protocoles, outils utilisés, taux de couverture des évaluations réalisées
Le paradoxe du Plan antichute : un enseignement pour l'IDEC
Le Plan national antichute 2022-2024, dotĂ© de 3,8 millions d'euros pour les EHPAD et ciblant 71 Ă©tablissements pilotes, visait une rĂ©duction de 20 % des chutes mortelles ou invalidantes. Les chiffres de SantĂ© Publique France montrent que l'objectif n'a pas Ă©tĂ© atteint â les hospitalisations ont au contraire augmentĂ© de 20,5 %.
Ce bilan illustre l'importance de l'ancrage organisationnel des protocoles de prĂ©vention : sans pilotage continu par l'IDEC, les meilleures recommandations ne s'appliquent pas durablement. La double obligation du RAMA 2026 â dĂ©clarer l'Ă©tat de dĂ©ploiement des protocoles â est prĂ©cisĂ©ment conçue pour forcer cet ancrage. Ce n'est pas une contrainte administrative de plus : c'est un levier que l'IDEC peut utiliser pour dĂ©fendre, auprĂšs de sa direction, les ressources humaines et matĂ©rielles nĂ©cessaires Ă une prĂ©vention efficace.
