La France compte environ 500 000 passages aux urgences par an pour des résidents d'EHPAD. Une proportion significative de ces hospitalisations est évitable. Syndrome confusionnel, douleur aiguë, fièvre mal évaluée en pleine nuit : des situations que l'infirmier de terrain peut gérer sur place — à condition d'avoir accès, au bon moment, à un médecin via une plateforme de téléconsultation. C'est précisément ce que la réglementation vient de faciliter, et ce que les IDEC doivent maintenant structurer dans leurs établissements.
Les Assises nationales de la télémédecine : un tournant pour les EHPAD
Le 26 janvier 2026, la ministre chargée de la Santé a présenté la feuille de route 2026-2028 pour la télémédecine, au terme d'un processus de concertation inédit : plus de 1 000 acteurs mobilisés — professionnels de santé, patients, ordres, industriels — dans huit régions entre septembre et décembre 2025. Les chiffres de départ donnent la mesure du retard à rattraper : en 2024, la France comptait 13,9 millions de téléconsultations, soit 3,3 % du total des consultations, contre 13 % en moyenne dans les pays de l'OCDE.
Parmi les annonces issues de ces Assises, une mesure passe presque inaperçue mais change concrètement la donne en EHPAD : les téléconsultations réalisées avec l'assistance d'un infirmier ou d'un autre professionnel de santé auprès du patient sortent désormais du décompte du plafond des 20 % imposé aux médecins. Jusqu'ici, un médecin ne pouvait pas dépasser un cinquième de son activité en téléconsultation. Cette règle décourageait le recours à la télévisite en établissement médico-social, où la quasi-totalité des actes sont assistés. Le verrou est levé.
La feuille de route 2026-2028 s'organise autour de quatre axes : développer les compétences des professionnels à la télésémiologie, renforcer la télémédecine dans le suivi des parcours, déployer la téléconsultation auprès des patients qui en ont le plus besoin (dont les résidents d'EHPAD figurent en tête), et limiter les dérives commerciales observées depuis 2021.
La téléconsultation assistée : un protocole en 5 étapes piloté par l'infirmier
Le dispositif de téléconsultation assistée en EHPAD — souvent appelé TTE (Téléconsultation Traitant-EHPAD) — repose sur un schéma opérationnel précis. C'est l'infirmier qui en est l'acteur central, de bout en bout :
- Déclenchement : face à une dégradation de l'état d'un résident ne justifiant pas l'appel au 15, l'infirmier initie la téléconsultation via une plateforme sécurisée.
- Recueil des constantes : tension artérielle, température, saturation en oxygène (SpO2), fréquence cardiaque — les données objectives que le médecin ne peut pas mesurer à distance.
- Transmission clinique : l'infirmier présente le résident au médecin en vidéo, partage ses observations, signale les changements de comportement ou d'appétit notés dans les jours précédents.
- Décision médicale : le médecin traitant réalise l'interrogatoire, évalue la situation et émet les prescriptions nécessaires.
- Application et suivi : l'infirmier exécute les prescriptions ou organise, si la situation l'exige, le transfert hospitalier.
Ce protocole place l'infirmier dans un rôle qui va bien au-delà de l'assistance passive : il est le garant de la qualité de l'information transmise au médecin, le traducteur clinique de ce que le résident ne peut pas toujours exprimer, et le premier filtre entre une situation gérable sur place et une urgence réelle nécessitant l'hospitalisation.
Le rôle de l'IDEC : structurer le dispositif dans l'établissement
Le décret n°2025-897 du 4 septembre 2025 a officialisé le rôle stratégique de l'IDEC dans la coordination médicale et soignante de l'EHPAD. La télémédecine en est une composante directe : c'est à l'infirmier coordinateur qu'il revient de structurer le dispositif TTE dans son établissement, en lien avec le médecin coordonnateur.
Concrètement, cela implique plusieurs chantiers :
Élaborer un protocole interne de téléconsultation
Qui déclenche ? Dans quelles situations ? Avec quel équipement ? Quelle plateforme sécurisée ? Comment tracer l'acte dans le dossier de soins ? Ces questions doivent faire l'objet d'un protocole écrit, validé par le médecin coordonnateur et présenté en réunion d'équipe. L'IDEC peut s'appuyer sur notre cadre de procédures EHPAD pour structurer ce document.
Former les IDE à la téléconsultation assistée
La télésémiologie — l'art d'observer et de transmettre les signes cliniques à distance — s'apprend. Un IDE qui n'a jamais pratiqué de téléconsultation peut hésiter, mal cadrer la caméra, oublier de mentionner un signe fonctionnel pourtant décisif. Une session de formation interne de deux à trois heures, animée par l'IDEC avec simulation de cas cliniques, suffit à lever ces inhibitions. La feuille de route 2026-2028 prévoit d'ailleurs le développement de formations spécifiques à la télésémiologie pour les professionnels de santé.
S'assurer de la traçabilité dans le dossier de soins
Chaque téléconsultation doit être tracée comme tout acte médico-soignant : date, heure, professionnel de santé distant, constantes recueillies, décision prise, prescriptions émises. L'IDEC vérifie que ce protocole de traçabilité est respecté et que les transmissions ciblées intègrent systématiquement les données de la téléconsultation.
La téléexpertise plaies et escarres : un outil codifié, accessible dès aujourd'hui
Au-delà de la téléconsultation, un outil moins connu mais très concret est à la disposition de tous les infirmiers en EHPAD : la téléexpertise. Encadrée par l'article R.6316-1 du code de la santé publique, elle permet à un infirmier d'envoyer une demande d'avis à un professionnel expert — dermatologue, infirmier spécialisé en plaies et cicatrisation — via messagerie de santé sécurisée.
La cotation pour l'infirmier requérant est le RQD à 10 €, pris en charge à 100 % par l'Assurance maladie, dans la limite de 4 actes par an et par patient. Du côté du médecin requis, la cotation TE2 a été revalorisée au 1er janvier 2026 à 23 € (contre 20 € auparavant). Le délai de réponse est contractuellement de 48 heures maximum.
Pour les IDEC dont les résidents présentent des escarres chroniques, des ulcères veineux ou des plaies du pied diabétique, la téléexpertise est une réponse directe à un problème quotidien : comment obtenir un avis spécialisé sans attendre des semaines un rendez-vous dermatologique, souvent inaccessible pour des résidents peu mobiles ? Des réseaux régionaux comme Domoplaies en Nouvelle-Aquitaine proposent une coordination infirmière et médicale experte, accessible à tout établissement de la région sur simple envoi de photos cliniques via messagerie sécurisée.
Pour aller plus loin sur la prévention des escarres en EHPAD, consultez notre procédure complète de prévention des escarres.
Les IPA : le maillon manquant dans les EHPAD sans médecin coordonnateur
Dans de nombreux EHPAD, la pénurie de médecins coordonnateurs est un problème structurel. C'est dans ce contexte que les Infirmiers en Pratique Avancée (IPA) jouent un rôle croissant, notamment en articulation avec la télémédecine. Certaines ARS ont obtenu des dérogations réglementaires permettant à un IPA d'assurer une partie des missions du médecin coordonnateur, en contact avec ce dernier via télémédecine lorsqu'il n'est pas présent physiquement.
Les campagnes de déploiement IPA 2026 sont actives dans plusieurs régions : l'ARS Île-de-France a ouvert ses dépôts de candidatures du 4 mars au 12 mai 2026, avec un financement via le Fonds d'Intervention Régional. L'ARS Occitanie soutient quant à elle la formation de nouveaux IPA pour la rentrée universitaire 2026-2028. On dénombre aujourd'hui environ 3 800 IPA en France pour 640 000 infirmiers — un chiffre en progression mais qui reste très insuffisant au regard des besoins.
Pour les IDEC, intégrer un IPA dans l'équipe représente un changement managérial non négligeable : définition du périmètre d'intervention, articulation avec le médecin coordonnateur, positionnement hiérarchique et fonctionnel. Une réflexion à anticiper avec la direction de l'établissement avant tout recrutement.
Le cadre réglementaire : trois textes à connaître
La montée en puissance de la télémédecine infirmière s'appuie sur une évolution réglementaire cohérente, construite en trois temps :
- La loi n°2025-581 du 27 juin 2025 reconnaît légalement la consultation infirmière incluant « l'organisation et la coordination des interventions au sein du parcours de santé » — ce qui fonde la légitimité de l'infirmier comme acteur pivot de la téléconsultation assistée.
- Le décret n°2025-1306 du 24 décembre 2025 consacre l'autonomie professionnelle de l'infirmier et inscrit dans le droit son rôle dans l'élaboration du projet personnalisé de vie et de soins — central en EHPAD.
- Le décret n°2025-897 du 4 septembre 2025 officialise le rôle stratégique de l'IDEC, en intégrant la télémédecine dans les missions de coordination médicale et soignante de l'établissement.
Ces trois textes forment un socle cohérent : l'infirmier est reconnu dans son autonomie, sa capacité de coordination et son rôle dans le parcours de soins. La télémédecine n'est plus un outil marginal réservé aux zones rurales isolées — c'est un levier organisationnel que chaque IDEC peut et doit s'approprier.
Pour approfondir votre compréhension du rôle de coordination de l'IDEC en EHPAD, consultez notre guide sur le rôle de l'IDEC en EHPAD et notre guide complet du métier IDEC.
Ce qu'il faut retenir
La télémédecine en EHPAD n'est plus une promesse : c'est un dispositif opérationnel, encadré réglementairement, financé par l'Assurance maladie, et dont l'IDEC est naturellement le chef d'orchestre. La suppression du plafond pour les téléconsultations assistées lève le dernier frein médical au déploiement en établissement. Il revient maintenant aux infirmiers coordinateurs de structurer ce dispositif — protocole interne, formation des équipes, traçabilité — pour en faire un outil quotidien de prévention des hospitalisations évitables et d'amélioration de la qualité de vie des résidents.
Le recours à la téléexpertise plaies et escarres (cotation RQD, 10 €, réponse sous 48h) est par ailleurs activable dès aujourd'hui, sans attendre la mise en place d'un protocole complet. C'est un premier pas concret, immédiatement accessible, pour tout IDEC souhaitant intégrer le numérique en santé dans sa pratique de coordination.