Plus de 57 jours sans salaire. C'est la situation que vivent, au 27 mars 2026, les quelque 2 050 infirmières déléguées à la santé publique (IDSP) de l'association Asalée, qui continuent pourtant d'exercer dans les cabinets médicaux de leurs médecins partenaires. Alors qu'une audience au tribunal judiciaire de Paris devait se tenir ce jour même pour statuer sur le sort de l'association — redressement ou liquidation judiciaire —, cette crise dépasse le cadre d'un simple conflit financier. Elle pose une question que tous les professionnels de la coordination des soins, à commencer par les IDEC en EHPAD, doivent s'approprier : quelles sont les conditions institutionnelles qui permettent à un infirmier coordinateur d'exercer dans la durée, avec la sécurité professionnelle qu'il est en droit d'attendre ?
Asalée : 22 ans de coordination infirmière en soins primaires
Fondée en 2004 dans les Deux-Sèvres, Asalée (Action de Santé Libérale en Équipe) a développé un modèle original de coopération entre médecins généralistes et infirmières en soins primaires. Le principe repose sur des protocoles de délégation d'actes définis dans le cadre de l'article 51 de la loi HPST : des infirmières formées à des protocoles spécifiques assurent le suivi de patients atteints de maladies chroniques — diabète de type 2, risque cardiovasculaire élevé, bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), dépendance au tabac — qui leur sont confiés par leur médecin traitant.
En 22 ans, le réseau a atteint une taille nationale : 2 050 infirmières déléguées à la santé publique, présentes dans tous les départements métropolitains et d'outre-mer, travaillant avec environ 9 000 médecins généralistes partenaires. L'association revendique que chaque euro investi dans le dispositif génère trente euros d'économies pour l'Assurance maladie, et que les médecins partenaires voient leur file active augmenter de 15 %. Son ambition affichée pour 2030 était d'atteindre 8 000 infirmières impliquées.
Ce modèle est financé à plus de 95 % par la Caisse nationale d'Assurance maladie (CNAM), via une convention pluriannuelle d'un montant d'environ 100 millions d'euros par an. C'est précisément cette dépendance structurelle à un financeur unique qui constitue le talon d'Achille du dispositif.
Un rapport IGAS, une convention suspendue : la genèse de la crise
La crise de 2026 ne surgit pas de nulle part. Elle est l'aboutissement d'une tension qui s'était déjà manifestée à l'été 2023, lorsque la CNAM avait posé des conditions contraignantes à la reconduction du financement. Une nouvelle convention avait finalement été signée en juin 2024, après que la CNAM avait engagé 105 millions d'euros, dont 90 millions pour l'année 2024.
En juillet 2025, l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publie un rapport formulant 38 recommandations. Le document pointe des dysfonctionnements sérieux : absence de pilotage financier rigoureux, opacité comptable, non-respect des règles de la commande publique dans le choix des prestataires, conflits d'intérêts dans la gouvernance. Six mois plus tard, la CNAM constate que les mesures n'ont pas été engagées et suspend les versements en décembre 2025, sans renouveler la convention pour 2026.
Le 28 janvier 2026, le directeur général de la CNAM rend publique la décision, précisant qu'Asalée doit également 8 millions d'euros de cotisations sociales à l'Urssaf. La présidente de l'association conteste toutes les accusations et dénonce un sous-financement chronique et des retards de paiement de la CNAM qui auraient eux-mêmes précipité les difficultés.
Les salaires cessent d'être versés à partir de fin janvier 2026. Le 5 mars, l'association déclare la cessation de paiements. Le 17 mars, le tribunal des affaires économiques de Paris ouvre une procédure de redressement judiciaire.
57 jours sans salaire : une situation intenable pour les infirmières
Ce qui frappe dans cette crise, c'est le maintien de l'activité malgré l'absence de rémunération. Les 2 050 infirmières ont, pour la grande majorité d'entre elles, continué à se rendre dans les cabinets médicaux, à recevoir les patients chroniques, à assurer les éducations thérapeutiques — sans percevoir un centime depuis fin janvier. Plus de 27 000 signatures ont été recueillies sur une pétition de soutien. Des manifestations ont eu lieu dans de nombreux départements.
Ce maintien de l'engagement professionnel en situation de non-paiement illustre, paradoxalement, la force du lien que ces infirmières entretiennent avec leur mission de coordination. Mais il révèle aussi une vulnérabilité : lorsque le cadre institutionnel vacille, ce sont les professionnels de terrain qui absorbent le choc, parce qu'ils ne peuvent pas abandonner leurs patients.
L'issue dépend désormais de la décision judiciaire. En cas de redressement confirmé, l'AGS (Association pour la Gestion du régime de garantie des créances des Salariés) peut intervenir pour régler les salaires impayés dans un délai de 2 à 5 jours après réception du relevé de créances par le mandataire judiciaire. La ministre de la Santé a déclaré devant l'Assemblée nationale le 24 mars que les salaires devraient être réglés « très rapidement » après l'audience du 27 mars.
Coordination infirmière : les leçons institutionnelles pour les IDEC
Si les IDEC en EHPAD exercent dans un cadre très différent de celui des infirmières Asalée — un statut salarié au sein d'un établissement, non une association sous convention —, la crise Asalée soulève des questions structurelles qui résonnent pour tous les infirmiers exerçant une fonction de coordination.
1. La dépendance à un financeur unique, un risque systémique
Asalée a construit un modèle puissant mais concentré à 95 % sur un seul financeur. Lorsque ce financeur suspend ses versements — pour des raisons aussi bien légitimes (dysfonctionnements de gouvernance) que discutables (retards de paiement préalables de la CNAM) —, l'ensemble du réseau s'effondre. En EHPAD, les IDEC sont protégés de ce risque par leur statut de salarié. Mais la vigilance s'impose dès lors que des dispositifs de coordination externes à l'établissement sont intégrés dans l'organisation des soins : CPTS, DAC, SSIAD partenaires — autant de structures dont la santé financière peut conditionner la continuité de la prise en charge.
2. La gouvernance, un enjeu professionnel non délégable
Le rapport IGAS pointait des défaillances de gouvernance, non des défaillances soignantes. Les infirmières Asalée ont exercé leur métier correctement — c'est leur direction qui a failli à ses obligations gestionnaires. Ce distinguo est fondamental : le professionnel de santé ne peut pas se désintéresser des conditions institutionnelles dans lesquelles il exerce. Pour un IDEC en EHPAD, comprendre le budget de l'établissement, participer aux instances de gouvernance, lire le rapport d'évaluation HAS — ce n'est pas de l'administratif superflu, c'est une condition de la pérennité du projet de soins.
3. La consultation infirmière et la délégation d'actes : un modèle à défendre
La crise Asalée intervient précisément au moment où la loi du 27 juin 2025 sur la profession d'infirmier reconnaît officiellement la consultation infirmière et élargit les champs de la délégation. Le décret n° 2025-1306 du 24 décembre 2025 définit les activités et compétences de la profession, incluant explicitement la coordination du parcours de soins comme une mission infirmière à part entière.
Ce modèle — l'infirmier comme professionnel autonome de la coordination, pas seulement exécutant d'actes prescrits — est exactement ce que les IDEC défendent au quotidien en EHPAD. La crise Asalée ne remet pas en cause ce modèle ; elle illustre à quel point il est exposé lorsque les structures qui le portent ne sont pas assez solides institutionnellement. Pour aller plus loin sur ce sujet, consultez notre analyse du rôle de l'IDEC en EHPAD et notre guide complet du métier IDEC 2026.
Négociations conventionnelles CNAM : le contexte plus large
La crise Asalée se déroule dans un contexte de tensions généralisées entre l'Assurance maladie et les organisations de professionnels de santé libéraux. La semaine du 23 mars 2026, la reprise des négociations entre les syndicats infirmiers et la CNAM autour de la revalorisation de l'Acte Médico-Infirmier (AMI) et de la reconnaissance tarifaire de la consultation infirmière s'est tenue dans une atmosphère lourde. Plusieurs syndicats ont cité explicitement la crise Asalée comme illustration de la fragilité du modèle de coordination financé par la CNAM.
La CNAM, de son côté, a réaffirmé reconnaître « le rôle majeur que jouent les infirmières et les infirmiers Asalée » et s'est dite prête à « reprendre le chemin d'une contractualisation » dès lors que les conditions le permettront. Cette formulation laisse ouverte la question de la pérennité du dispositif au-delà de la crise judiciaire.
Pour les IDEC, le suivi de l'évolution de ces négociations est important : la valorisation de l'acte infirmier de coordination dans le secteur libéral a des répercussions directes sur le secteur médico-social. Ce que la CNAM accepte de financer en ville trace un périmètre qui influence les attentes réglementaires et les possibilités de reconnaissance professionnelle des IDEC en EHPAD. Notre article sur le salaire IDEC en 2026 détaille les leviers de revalorisation disponibles dans le secteur.
Ce qu'il faut retenir
La crise Asalée est à la fois une alerte et une leçon. Une alerte sur la fragilité des modèles innovants de coordination des soins lorsqu'ils reposent sur une structure associative financée à plus de 95 % par un seul acteur institutionnel, sans réserves propres ni gouvernance professionnalisée. Une leçon sur la nécessité, pour tout professionnel de la coordination, de comprendre les conditions institutionnelles de son exercice — pas seulement les protocoles cliniques.
Pour les 2 050 infirmières Asalée, l'urgence est au règlement des deux mois de salaires impayés et à la clarification du devenir d'un réseau qui représente vingt-deux ans de construction. Pour la profession infirmière dans son ensemble, la crise pose une question qui dépassera l'audience du 27 mars : comment garantir la durabilité institutionnelle des dispositifs de coordination infirmière, au moment précis où la loi reconnaît enfin leur légitimité clinique ?
Les IDEC en EHPAD sont directement concernés par cette question. La procédure de gestion des événements indésirables et la coordination des parcours complexes qu'ils assurent au quotidien reposent sur des dispositifs institutionnels dont la solidité conditionne la qualité des soins. Veiller à la gouvernance, c'est aussi veiller aux soins.